Rendez-vous avec la mort

Chapitre 10 — RALM

Un rire lui échappe et je hausse les sourcils. Il se retourne vers moi et un brin d’espièglerie envahit son visage, sans pour autant gagner ses yeux.

— Tu as tout fait pour repousser les autres étudiants en début d’année, tu es seule en permanence, tu ne parles jamais ou presque et tu as disparu pendant deux semaines sans raison apparente. Je me doute que la situation est compliquée, Alex. Je ne te demande pas de te livrer à moi complètement. J’ai juste besoin d’être un minimum rassuré. Ou de savoir comment agir la prochaine fois. Tu es mon amie.

Je sers mon téléphone si fort que j’ai peur de le briser. Après l’avoir reposé, j’inspire profondément, pour contenir les larmes qui me viennent un peu trop facilement. J’ai l’impression qu’un barrage a sauté. Me voilà comme une rivière au printemps chargée de la neige de montagne, et sans rien pour la contenir. Mais je ne peux pas me remettre à pleurer.

— Depuis mes seize ans, je souffre d’anxiété sévère. Je… Je ne peux pas te donner les détails… Mais c’est très compliqué à gérer.

Jonas hoche la tête pensivement, tandis qu’il installe la table pour deux.

— J’ai dit un truc qui t’a fait tiquer, la dernière fois ?

Touché. Que répondre ? « Le nom de l’épicerie correspond à un élément d’un rêve prémonitoire sur ma mort que je fais depuis mes seize et dont je suis de plus en plus persuadée de la véracité » ne paraît pas la réponse la plus appropriée à la situation. Je veux éviter, autant que possible, de parler de ça. Je vais donc partir sur un semi-mensonge.

— Pas… exactement. C’est… c’est la première fois, depuis le début de mes crises, que j’invite quelqu’un chez moi, et que je peux appeler ce quelqu’un « ami ». J’ai… j’ai paniqué et mes cauchemars habituels ont gagné en intensité. Je n’ai pas… réussi à me lever.

Jonas ne m’a probablement jamais entendu parler aussi longuement de ma vie privée. Et même lors de nos sessions, je m’en tiens au strict minimum. Je compte là-dessus pour qu’il ne se rende pas compte du mensonge. Visiblement, cela passe parce qu’il tente ensuite de me rassurer. La soirée s’écoule et il me laisse avec la promesse que je viendrai en cours le lundi qui suit. Cela me laisse deux jours pour retrouver mon masque et reprendre mes distances… Potentiellement. Avant de me coucher, je constate que ma mère m’a répondu. Elle m’affirme qu’elle viendra quand même me voir demain, pour passer l’après-midi avec moi. Je ne lutte pas et lui réponds que je suis d’accord. Ça me fera du bien de passer du temps avec elle et j’espère pouvoir la rassurer assez, en lui expliquant que Jonas a pris soin de moi. Peut-être que je pourrais la convaincre de rester dimanche également ? On pourrait peut-être voir un film. Je me souviens qu’elle aime bien cette activité.

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De : Guillaume Tavernier

Objet : Je suis inquiet

Bonjour Alexandra,

La scolarité m’a informé de ton absence de la semaine passée. Dans de tels cas, elle se tourne vers le tuteur pour aider l’étudiant décrocheur. J’ignore si c’est ton cas. On m’a expliqué que tu n’avais pas manqué le moindre cours avant aujourd’hui. Es-tu malade ? As-tu besoin que quelqu’un passe te voir ?

On m’a également fourni les cours de la semaine à te remettre, je les ai joints en objet, mais aussi des copies d’anciennes évaluations. Je pourrais te les scanner, mais j’avoue que je préfèrerais te les remettre en main propre, pour m’assurer que tu vas bien.

Cordialement,

Guillaume

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Le message est moins alarmiste que prévu. Guillaume a toujours une manière très calme d’interagir avec moi et il l’a maintenue dans cet e-mail. Je suppose qu’il a choisi d’agir ainsi pour ne pas me faire fuir et augmenter les chances de réponse. Me dirigeant vers la salle de bain, je décide de maintenir ma routine, pour m’offrir un temps de réflexion. Je ne m’attendais pas à ce que mes copies soient remises à Guillaume. J’ai toujours pensé que les professeurs les donnent à des « amis » de la personne absente, pour que ça lui soit transmis. Est-ce que mon université possède un système pour éviter le décrochage en première année ? Où ne m’ont-ils tout simplement pas trouvé d’amis ?

Finalement, après avoir lu un SMS de ma mère me prévenant de son heure d’arrivée, je me penche sur la réponse que je lui adresse. J’aimerais qu’il ne s’inquiète pas pour moi. Jonas et ma mère sont déjà bien assez soucieux comme ça. Le rencontrer peut être une bonne idée… Il me verrait et saurait que tout va bien.

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À : Guillaume Tavernier

Objet : Re: Je suis inquiet

Bonjour Guillaume,

Je te présente mes plus plates excuses. Je n’aurais jamais pensé qu’on te contacterait pour cela. Je te suis reconnaissante de prendre de mes nouvelles. J’ai eu quelques problèmes ces deux dernières semaines, cependant il ne s’agit de rien de trop grave. J’espère que tu me pardonneras de ne pas entrer plus dans les détails, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler avec un ami et je n’ai pas envie de recommencer.

Quand serais-tu disponible pour me remettre les copies ? Nous pourrions boire un café peut-être ? Je ne suis pas disponible ce week-end.

Cordialement,

Alexandra

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Une fois l’e-mail envoyé, je m’efforce de ne plus y penser. Qu’est-ce qu’il m’a pris de proposer un rendez-vous ? Non ! Je ne dois absolument pas en venir à regretter ce que j’ai écrit. Cela ne ferait que me plonger dans l’enfer de l’anxiété. Il ne me reste plus à prier pour qu’il ne me propose pas de date avant que j’ai pu me remettre de toute cette histoire… De toute façon, ma mère arrive bientôt. Sa présence va m’aider. Malheureusement, ou heureusement, pour moi, Guillaume me répond plus rapidement que ma mère ne roule. Il accepte ma proposition et me donne un horaire et un lieu proche de l’université, pour nous voir dès ce lundi. En désespoir de cause, je vérifie que cela correspond à mon emploi du temps et constate que c’est le cas. Pendant plusieurs minutes, j’envisage de lui dire que j’aimerais un peu plus de temps pour moi. Mais Jonas compte me faire reprendre les cours dès lundi, donc ce n’est pas comme si j’avais d’excuses… Je ne peux pas reculer. Alors je lui confirme ma présence. J’espère vraiment que ma mère me permettra ne pas trop y penser. Les rêves, aussi étrange que cela puisse paraître, m’aideront aussi. L’anxiété qu’ils provoquent a tendance à éloigner toutes autres formes d’angoisse. Ils ont toujours eu le chic pour être envahissants et, pour une fois, je désire presque qu’ils le soient.

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