Rendez-vous avec la mort

Chapitre 11 — RALM

Peine perdue. Ni ma mère, ni mes cauchemars, ni les messages de Jonas pour prendre de mes nouvelles n’ont pu me distraire totalement. Finalement, ma mère a craqué et m’a poussé à lui parler de ce qui me rend aussi nerveuse. Elle m’a élevée, a-t-elle affirmé, et elle sait quand la situation change. Selon elle, ce que j’exprime et expérimente n’a rien à voir avec mes angoisses habituelles. Je suis nerveuse, pas anxieuse.

Je lui ai parlé du système de tutorat et de Guillaume que je n’ai encore jamais rencontré. Mes deux semaines d’isolation sont arrivées sur le tapis et je l’ai vu pâlir. Me voir « régresser » ne lui plaît visiblement pas. Puis-je le lui reprocher ? Pour la rassurer, j’ai enchaîné avec la visite de Jonas et du repas que nous avons partagé. Elle m’a fait un sourire mutin et m’a demandé si Jonas me plaisait.

— Il est gay, Maman, ai-je expliqué d’un ton laconique.

En effet, même si mon entrée dans sa vie plus privée est récente, Jonas a parlé de nombreuses fois d’un bar où il aime se rendre. Un jour, par ennui autant que par curiosité, j’ai cherché le nom en ligne et découvert qu’il s’agit d’un bar LGBT+ reconnu en ville. Par la suite, j’ai mieux compris certaines de ses réflexions. Il n’en parle pas ouvertement, mais il ne le cache pas non plus. Et, moi, j’ai écouté. Nous n’en avons jamais discuté pour autant, parce que ça ne me regarde pas.

Ma mère m’a adressé une moue, mais m’a laissé de continuer mon histoire. J’ai donc parlé de l’e-mail du vendredi soir et de ma réponse du samedi matin. Son sourire est revenu en force. Cassandre m’a affirmé que j’avais peur de me lier. Or je m’apprête à le faire. Mon premier réflexe a été de nier. Mais comment nier l’évidence ? C’est un humain de plus que je laisse entrer dans ma vie avec ce rendez-vous… Une personne de plus qui souffrira.

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Me voilà, lundi soir, devant le café. J’ai réussi à dissimuler mon stress aujourd’hui. Guillaume reste l’étudiant vedette de notre UFR. Je n’ai toujours pas envie de connaître les réactions de ses groupies. J’ai beau avoir vécu à côté du monde pendant deux ans, je n’en suis pas aveugle pour autant. Le harcèlement existe à tout âge. Je préfère ne pas m’y risquer. D’ailleurs, le lieu en lui-même augmente mon anxiété. Si près de l’université, j’ai peur qu’on nous voie. Heureusement, je ne reconnais aucun étudiant de ma promotion dans les visages que j’observe, tentant de repérer celui de Guillaume. Il m’a envoyé une description brève de lui un peu plus tôt dans la journée.

— Alexandra ?

Je me retourne alors qu’Alexandra est le nom le plus commun de la terre. Les probabilités que je ne sois pas la bonne sont infinies. Un homme un peu plus âgé que moi se tient là, un air interrogateur sur le visage. Peau mate, yeux et cheveux noirs, il dégage quelque chose de simple. Ses vêtements sont très propres : il porte visiblement une chemise. Cela tranche avec les étudiants en T-shirts et sweats que j’ai l’habitude de côtoyer. En outre, cela correspond à la description reçue.

— Oui. Guillaume Tavernier ?

Il hoche la tête et un sourire creuse deux petites fossettes sur son visage. Je comprends qu’il plaise : à ces fossettes s’ajoutent sa grande taille, ses traits réguliers et son nez busqué. Il est peut-être un peu maigre… À ma surprise, je le trouve délicat, comme une porcelaine de Chine. J’ai toujours pensé que les femmes préféraient les sportifs et il ne se qualifie pas du tout pour cette appellation. C’est un scientifique pur et dur, avec un aspect un peu cliché. Son humour, toujours dans le ton et jamais humiliant, doit également jouer. Et, vu l’attention qu’il m’accorde, s’il offre la même à tout le monde, je peux comprendre qu’on l’apprécie. J’ai assez échangé par e-mail avec lui pour le réaliser.

Il m’observe et je me sens mal à l’aise. Son regard me scrute comme s’il tentait de me déchiffrer. Je me demande si c’est ainsi qu’il considère les problèmes mathématiques un peu complexes ? Il m’a révélé être passionné d’énigmes dans l’un de ses e-mails.

— Installons-nous à l’intérieur, propose-t-il dans un geste.

Je le précède et nous cherchons une table où nous installer. Une fois assis l’un face à l’autre, je me demande bien de quoi nous allons pouvoir parler. Heureusement pour moi, Guillaume paraît être un expert des relations humaines, à l’instar de Jonas. Il sort des feuillets et je m’étonne de leur quantité. J’ai oublié que nous avions un certain nombre de contrôles en attentes de notes. Cela ne m’a jamais passionnée, compte tenu de ma situation. Il les pose sur la table et s’apprête à parler, quand un serveur arrive pour prendre notre commande. Ce dernier repart avec un café et un chocolat chaud inscrit sur son carnet et Guillaume me sourit.

— Voici tes diverses notes. Je me suis permis d’y jeter un coup d’œil.

Sa voix est paisible et rassurante, j’attrape mes copies et les range dans mon sac.

— Merci, soufflé-je.

Ses yeux m’observent, tandis qu’il me répond « pas de quoi ». Je m’agite sur ma chaise et regarde un peu autour de moi, tant pour essayer de lui faire comprendre que son intensité me met mal à l’aise que pour vérifier s’il ne regarde pas autre chose. Finalement, il soupire et passe une main sur son visage.

— Pardonne-moi la question, Alexandra, ça fait un moment que je me la pose. Es-tu battue ou maltraitée ?

Je me tends et le regarde, les yeux écarquillés. « Bien sûr que non, je ne suis pas maltraitée » ai-je envie de rétorquer immédiatement. Cependant, je ne peux pas vraiment dire cela sans avoir l’impression de me mentir à moi-même. D’un point de vue extérieur, je me maltraite moi-même. Enfin… Je ne me fais aucun mal physiquement, j’ai juste une très grosse difficulté à me nourrir et je passe des nuits affreuses. Que répliquer ? Aucune bonne réponse n’existe. Si je dis oui, c’est un mensonge éhonté aux conséquences innommables et il ne me lâchera pas d’un pouce. Si je réponds non, il pensera que j’ai menti, car beaucoup de — voire toutes les — personnes prises dans une relation abusive agissent ainsi.

Silencieuse, je l’observe avec un air où l’ébahissement le dispute à la réflexion. Cette situation peut durer longtemps. Cependant, Guillaume reprend la conversation :

— Visiblement non… Navré pour cette question. Je… je vais partir, s’excuse-t-il.

Je le regarde se relever, ramasser son sac et… Et il s’interrompt et sort un billet.

— Je t’invite, murmure-t-il.

Et le voilà parti. Le serveur arrive avec nos deux boissons et me regarde d’un air surpris. Je lui adresse un sourire désolé et annonce que je vais boire les deux boissons. Il me les dépose et encaisse l’argent. Le voyant sortir la monnaie, je lui indique de la conserver. Je me retrouve seule, avec mon café et mon chocolat chaud. Dans un soupir, je ressors mes copies et commence à regarder mes notes et commentaires laissés par les professeurs. À ma grande surprise, une troisième écriture s’est invitée, au crayon à papier, sur mes écrits. Je présuppose qu’il s’agit de notes de Guillaume. Il m’explique où trouver les cours sur les points où j’ai échoué. Il y a même un endroit où il m’indique que j’ai raison et que mon professeur s’est trompé. Vais-je pouvoir réclamer le point manquant ? C’est une autre question. Comment une personne aussi gentille peut-elle me planter après m’avoir balancé une telle question ?

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