Rendez-vous avec la mort

Chapitre 12 — RALM

Cette question m’a trituré l’esprit un moment. J’aurais aimé me sentir soulagée de le voir me fuir ainsi, mais je me sens uniquement désappointée. J’ai passé un week-end entier à me préparer mentalement à l’évènement. Tout ça pour ça ? Et depuis, pas de nouvelles. Ça fait une semaine que j’attends, mais il ne donne pas signe de vie. J’ai décidé de prendre les devants et de lui envoyer un nouvel e-mail.

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À : Guillaume Tavernier

Objet : Un café ?

Bonjour Guillaume,

Tu es parti si vite que nous n’avons pas eu le temps d’échanger. Je te pardonne pour cette méprise si cela peut te soulager de recevoir mon pardon. Je comprends que mon apparence, mon attitude et mon isolement puissent mener à cette conclusion. Je ne sais pas si tu peux me faire confiance, mais je n’ai aucun problème de ce genre et je gère le reste.

J’aimerais que nous prenions le temps de réorganiser une rencontre. Maintenant que ce malaise est derrière nous, j’estime qu’il sera plus simple d’échanger. Si tu le désires bien sûr.

Cordialement,

Alexandra

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Pourquoi ai-je écrit cet e-mail ? Je n’en ai aucune idée. J’aimais bien mes conversations épistolaires avec Guillaume et je n’ai pas envie de les voir s’interrompre brutalement. Par ailleurs, j’ai commencé à m’ouvrir, et j’ignore totalement comment encaisser un refus amical. Ma présence sur cette terre est censée être si fugace que j’ai perdu toute capacité à interagir correctement. Et je ne sais pas ce que je suis censée faire quand ce n’est pas moi qui rejette l’autre. D’ailleurs, c’est Jonas qui m’a conseillé de revenir vers mon tuteur. Je ne lui ai toujours pas donné son nom. C’est mon espace.

J’ai dû patienter le week-end entier avant qu’il me réponde. L’attente est insupportable. Qui a inventé ça ? Ma mère me trouverait certainement de mauvaise foi, vu mon attitude au quotidien. Mais je m’en moque. Ce n’est pas pareil. Moi, j’essaie d’empêcher les gens de souffrir. Lui, il se cache de moi ! Quoi qu’il en soit, il m’a répondu et s’est excusé une nouvelle fois. Nous allons nous revoir. Étrangement, la nouvelle m’arrache un nouveau sourire.

Il est déjà installé quand j’arrive au café — le même que la dernière fois — et il a déjà commandé. Quelque chose dans sa posture semble plus décontractée. Il m’attend, mais ne donne pas cette impression. Appuyé contre le dossier du siège, les jambes étendues, il lit tranquillement un ouvrage. Quelques mèches de cheveux retombent sur son visage concentré. Il est totalement immergé dans sa lecture. Son allure est tout aussi sage que la première fois. Et je me prends à sourire. Je nous compare : Guillaume est mon opposé. Je suis une boule d’anxiété et il dégage un calme impressionnant. La scène précédente me revient en mémoire et j’annote mes pensées : il peut se montrer stressé également.

Arrivée devant lui, je me racle la gorge et le laisse sortir de sa lecture. Ses paupières clignent plusieurs fois avant qu’il réalise qui je suis et ce que je fais là. Un sourire s’invite alors sur son visage et il me désigne la place en face de lui.

— Bonjour Alexandra. Je tiens à réitérer mes excuses pour notre dernière rencontre. Ma question était violente et ma fuite tout autant. Je me suis comporté comme un idiot.

Je secoue la tête. Il a raison de qualifier son attitude ainsi, mais je ne l’ai pas vécu comme telle. Tout simplement parce que mon rapport à la réalité est biaisé. Je suis celle qui fuit, qui est malpolie, qui repousse. Pour une fois, j’ai vécu la situation inverse et, il faut bien l’avouer, ce n’est pas plus mal. Je comprends désormais une part de la souffrance que j’ai causée, en me drapant de ma bonne volonté et de mon envie de ne pas blesser sur le long terme. Les meilleures intentions du monde échouent parfois. À présent, j’en ai conscience. Est-ce que j’envisage de changer pour autant ? J’ai déjà changé, j’ai désormais deux personnes de plus dans ma vie. Je ne les attendais pas, mais ils sont là. Alors je prendrais soin d’eux comme j’essaie de prendre soin de ma mère. Je doute de modifier mon attitude pour le reste du monde. Peut-être serai-je un peu plus neutre ? Certains arrivent à discuter avec le monde entier sans jamais être proches de personne. J’ignore si j’y arriverai un jour, mais je ne perds rien à essayer de converser, de temps en temps, avec d’autres. Mes échanges avec l’épicier, Monsieur Billot, m’inspirent dans ce à quoi cela pourrait ressembler.

Notre échange est cordial et je me surprends à rire, plusieurs fois. J’ai apprécié son humour, au travers de ses e-mails, et je l’aime d’autant plus que je peux désormais mettre sa voix sur ses mots. Cela ajoute une autre dimension à nos échanges.

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Je me surprends à le revoir une fois, puis deux… Et cinq mois plus tard, nos rendez-vous sont devenus hebdomadaires. Le temps file et les cafés deviennent des sorties cinéma, des musées, des restaurants. Les beaux jours reviennent et nous nous organisons une balade au bord du lac non loin de Menesti. Je lui avoue n’avoir jamais fait de pédalo de ma vie et il m’entraîne vers une boutique qui en loue. Ce n’est pas le loisir le plus extraordinaire du monde, mais je comprends ce qu’il veut dire par l’intérêt d’avoir essayé, au moins une fois. Je me suis bien amusée. Ce jour-là, il demande s’il peut m’embrasser, pour la première fois. Surprise, je rougis et bafouille. Finalement, j’accepte. La sensation est étrange : je suis maladroite et inexpérimentée. Les papillons dont les livres parlent sont absents et je n’ai pas l’impression que la sensation chamboule mon existence. Pourtant, j’ai la sensation, dans ce baiser, de trouver une place que je n’ai jamais eue. L’univers paraît s’aligner un instant. Est-ce ça, l’amour ? Trouver un nouveau repère ? Malgré ça, je redescends bien vite. Je sais que les premiers amours ne sont pas éternels.

Jonas finit par l’apprendre. C’est mon ami. J’ai caché beaucoup de choses dans ma vie. Je n’ai pas eu envie de dissimuler cette information. Je le vois se refermer, lorsqu’il apprend la nouvelle. Malgré tout, il me sourit, sans que cela n’atteigne ses yeux, et me félicite. Je lui demande ce qui ne va pas et il m’explique s’être pris un râteau récemment. Me mordant les lèvres, je m’en veux de ne pas avoir fait preuve de plus de tact. De fait, j’évite de trop lui en parler. Il refuse de rencontrer Guillaume. Ses raisons sont vagues et je ne veux pas le forcer. J’ai trois personnes importantes dans ma vie et je peux diviser mon temps pour les trois, sans jamais en négliger une. Alors s’il refuse, ce n’est pas moi qui vais l’obliger. Ce serait assez malvenu.

Ma mère, elle, est extatique et désire le rencontrer au plus vite. Au contraire, je tente de ralentir les évènements. Je ne suis pas prête à impliquer autant Guillaume dans ma vie. Si Jonas sait que je fais quotidiennement des cauchemars, qu’il a fini par qualifier de terreurs nocturnes — à tort ou à raison —, je n’ai rien dit à mon copain. Alors le faire rencontrer ma mère n’est pas du tout dans mes plans. Il semble comprendre et ne pas avoir besoin de pousser cette relation vers l’avant. Le soulagement m’étreint à chaque fois qu’il me rassure sur le sujet. Et je suis heureuse qu’il ne me propose pas de rencontrer ses amis. Il l’a fait une fois et j’ai paniqué. Je ne veux pas m’attacher autant. Nous avons notre bulle à deux et cela me convient pour l’instant.

Mieux encore : je suis toujours en vie ! Par moment, je me fige en plein milieu de ma journée et me surprends à apprécier ce fait. Parfois, l’espoir m’envahit légèrement, juste un peu, et je m’imagine survivre et vieillir avec ma mère et, pourquoi pas, avec Jonas et Guillaume.

— Tu souris, tu es en train de rêver, affirme soudain Guillaume.

Je redresse la tête et mon sourire étincelle en ce début d’été.

— J’ai validé ma première année, j’ai le droit.

— Tu ne te préoccupes pas de ce genre de choses d’habitude.

Je n’ai pas envie d’expliquer ce qui me traverse l’esprit. Cependant, il est toujours aussi attentif et mon excuse manque sa cible. Heureusement, il ne me pousse jamais dans mes retranchements et me permet de conserver mes secrets. Je ne lui ai toujours pas parlé des rêves et je ne compte pas le faire.

Guillaume entrelace nos doigts tandis que je touille mon chocolat viennois, mélangeant la chantilly au lait chocolaté.

— Tu pars en vacances, cet été ? reprend-il.

Je hoche la tête. Nous avons eu la discussion la semaine dernière, ma mère et moi. Je n’apprécie plus le concept de vacances depuis un moment. Il demande de s’enthousiasmer un peu trop pour mon état perpétuel. Pourtant, cette année, j’ai accepté de partir avec ma mère. Cassandre a commencé à se perdre sur un site d’agence de voyages, pour trouver des idées. Pour ma part, je suis restée à la regarder, incapable de me plonger dans mon livre. À notre grande surprise à toutes les deux, j’ai finalement proposé de partir dans un endroit chaud, pour prendre le soleil, faire le plein de vitamines D…

— Nous partons à Rome. Nous allons visiter la ville tranquillement puis nous irons faire un tour au bord de la mer avant de rentrer.

Ma mère a proposé la destination finale, bien consciente que j’ai déjà fait un immense effort.

— Tu me raconteras comment c’était en revenant. J’acquiesce, toute souriante. Je prévois de revenir de ces vacances et de lui en parler. Ma vie a tellement changé…

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