Rendez-vous avec la mort

Chapitre 3 — RALM

Une fois de plus, j’ai rêvé. Mon corps ankylosé et les stries séchées sur mes joues confirment que ma nuit a été extrêmement mauvaise. Ce matin encore, je me prépare selon ma routine.

Mais cette journée sort elle aussi de l’ordinaire : je dois passer mon permis. Si je suis trop fatiguée, je n’arriverais à rien. Le manque de concentration risque de me faire rater l’examen et bien que je n’y attache pas une importance particulière en soi, je sais l’argent que cela a coûté à ma mère. Pour elle, je dois réussir. Alors j’ajoute un verre de jus d’orange à mon maigre petit-déjeuner. Un peu de vitamines en plus ne peuvent pas me faire de mal. Cassandre le remarque et me sourit, malgré la surprise qui passe dans son regard.

— Ça va aller, ma chérie ? m’interroge-t-elle.

— Oui…

La réponse est laconique. Je ne stresse plus pour mes examens. Je n’en ai plus ressenti depuis mon premier rêve. Enfin, pas exactement le premier, disons qu’au bout d’une semaine ou deux, cela avait fait effet : j’ai relativisé beaucoup de choses, à commencer par tout ce qui doit impacter sur mon futur.

— Tu veux que je te dépose ? propose Cassandre.

— Non, je préfère marcher. Histoire de me mettre… en condition, répliqué-je d’un ton morne.

J’ai buté sur la justification. Je n’ai pas envie que ma mère m’accompagne. En cas d’échec ; je ne veux pas voir immédiatement la déception et l’inquiétude sur ses traits. Le trajet à pied suffira à me préparer psychologiquement et à évacuer la pression au retour.

J’ai beau vivre dans un petit village, nous avons notre propre auto-école. Il ne me faut pas plus d’un petit quart d’heure de marche pour y arriver et retrouver mon instructeur, mais aussi les quelques autres personnes qui vont passer sur le grill aujourd’hui. L’inspecteur tarde à arriver et les gens échangent quelques mots. Je connais la plupart : nous avons été dans le même lycée, voire le même collège… Personne ne m’adresse pourtant la parole. Je ne suis pas surprise. J’ai bien travaillé à perdre tout contact avec chacun. Même l’instructeur ne va pas plus loin que me demander si je suis prête. Je suis la fille sombre et mélancolique, qui reste dans son coin et ne sourit jamais. Qui s’intéresserait à moi ?

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J’attends mon tour depuis un moment maintenant et je m’ennuie. Le mur d’en face n’a plus aucun secret pour moi et ma fatigue se rappelle à mon bon souvenir. Nous sommes quatre à passer aujourd’hui et je suis la dernière. Les deux premiers ont terminé et échangent avec enthousiasme sur leur performance, mais le troisième n’est toujours pas revenu. Être la dernière n’est pas vraiment un avantage, pas à mes yeux du moins. J’ai trop de temps pour réfléchir et mes pensées glissent dans une direction qui ne me plaît guère. Est-ce réellement une bonne idée d’accomplir tout ceci ? Je ne vais probablement pas en profiter après tout. À quoi me sert cet objectif quand le futur est aussi incertain ? C’est un immense gâchis d’argent et j’aurais dû convaincre ma mère de ne pas continuer.

Soudain, la voix de l’examinateur me sort de mes sombres préoccupations :

— Mademoiselle, c’est votre tour.

Je me lève à mon tour et me dirige vers le véhicule. La jeune fille qui passait juste avant me croise et s’écarte d’un air gêné. « Elle a l’air d’un fantôme » retentit dans mon dos. Je hausse les épaules. Je suis un fantôme, une ombre vouée à passer dans l’existence le plus silencieusement possible. Elle n’a pas tort en ce sens.

Mais le temps n’est plus à l’hésitation. Mon cerveau repousse la fatigue et les pensées traîtresses, afin de se concentrer uniquement sur la tâche à venir. Je ne mourrai pas en voiture après tout. Et puis, en attendant ma mort, pouvoir rentrer chez ma mère le week-end me réjouit tout de même.

Je m’installe à la place du conducteur et force mes lèvres craquelées à se fendre d’un sourire. Un bonjour maladroit quitte ma bouche et je commence mes réglages. Tandis que le moniteur et l’examinateur échangent quelques mots, je vérifie les rétroviseurs et ajuste mon fauteuil. Je prends un peu plus de temps que nécessaire, pour m’assurer que rien ne viendra me perturber. Enfin prête, je déclare :

— Tout le monde a attaché sa ceinture ?

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Plusieurs heures plus tard, ma mère et moi sommes attablées pour le déjeuner. La conversation tourne bien évidemment autour de mon épreuve de conduite. Cassandre veut tout savoir et je m’attache à raconter les évènements. Ce n’est pas un exercice aisé, car je n’ai pas parlé aussi longuement depuis ce qui me semble être une éternité. Tout s’est bien passé. L’examinateur n’a pas touché aux pédales à sa disposition et n’a pas non plus pris le volant. A priori, cela signifie que je n’ai pas fait de faute éliminatoire. Reste à savoir si ma prestation me permettra d’obtenir le fameux sésame. Je dois donc attendre. Mes résultats ne seront pas disponibles avant le mardi suivant, dans cinq jours. Mais ma mère est trop heureuse de m’entendre parler et je sens qu’elle va me faire répéter tout, tant pour se rassurer que pour se régaler du son de ma voix. Alors je l’interromps :

— Maman, j’aimerais qu’on arrête de parler de ça… Ça ne sert à rien. Occupons-nous plutôt du déménagement.

— Bien sûr… accepte Cassandre, déçue. Nous devons lister les meubles que tu amèneras ou que tu achèteras sur place. Ça aurait probablement été plus simple si tu avais loué un meublé.

J’ignore la remarque. C’est elle qui a insisté pour que je choisisse cet appartement. Pas l’inverse. Mais cela n’apporterait rien de lui signaler.

— Ajoute à ça tout ce que je vais devoir acheter entre la cuisine, les produits ménagers et tout le reste… précisé-je à la place.

J’ai signé un prêt étudiant un peu plus tôt, sous l’insistance de ma mère. Il est évident que ma bourse ne sera pas suffisante pour couvrir cet emménagement et me permettre de vivre. Je comprends la nécessité de recourir à un prêt, mais je suis inquiète. Quand bien même je bénéficie d’une assurance, j’ai peur que ma mère soit obligée de rembourser, si je meurs avant la fin de mes études. J’ai bien essayé de lui en faire parler, mais la crispation de sa mâchoire m’a dissuadée de poursuivre ma phrase. Cassandre a encaissé beaucoup pour moi et je me dois d’encaisser un peu pour elle, pour lui offrir ma vie, couverte d’une apparence de normalité.

Les jours défilent et nous voilà déjà à cette fameuse remise de résultats. Aujourd’hui, je découvre si je suis l’heureuse propriétaire d’un permis de faire n’importe quoi sur la route. Ou pas. Ne pas mourir en voiture ne doit pas me pousser à faire souffrir d’autres. Mais peu importe… Avec une voiture, je serai indépendante : pas besoin de se plier aux horaires des bus, pas besoin de choisir entre un cours ou un jour de plus avec ma mère… Je vais enfin savoir si je pourrais rendre visite à ma mère durant l’année ou si ce sera compliqué.

Assise sur le canapé du salon, je contemple mon ordinateur portable avec appréhension. Je sens que Cassandre a presque envie de le retirer de mes genoux pour entrer les codes à ma place, mais elle se contient. Elle me couve plutôt d’un regard où compassion et impatience se mêlent.

— Il faudrait remplir les champs… finit-elle par dire.

— Oui…

Nous nous dévisageons un instant avant de reporter notre attention sur l’ordinateur. Puis nous éclatons d’un rire gêné. C’est idiot d’hésiter ainsi devant une simple formalité, non ? Surtout moi qui n’attends rien de la vie. Je complète alors les diverses informations.

— Nous sommes stupides, non ?

— Peut-être, répond ma mère avec douceur.

J’observe la page charger puis le résultat apparaître. Mes traits sont impassibles, comme à leur habitude, mais, quand ma mère se saisit de ma main, je comprends que mes doigts tremblaient. Comme je ne dis rien, elle me lâche pour se saisir de l’ordinateur et regarder à son tour. Peu à peu, je vois son visage s’éclairer.

— Tu as réussi !

— Oui…

La pression retombée, je me demande pourquoi l’angoisse m’a emportée, pendant quelques minutes. Je vais bientôt mourir, non ? Cela ne me servira probablement à rien de savoir conduire. Peut-être même que je ne reverrais pas ma mère avant le moment fatidique. J’ai peut-être gaspillé l’argent de ma mère pour lui faire plaisir. Je n’aurais jamais dû apprendre à conduire…

— Il faut fêter ça !

Cassandre est à des années-lumière de mes pensées. Elle a écarté l’ordinateur et me serre dans ses bras. Je n’ai même pas le temps de lui rendre son étreinte qu’elle m’a déjà lâchée et parle d’aller au restaurant, de se pomponner et de sortir, pour une fois. Je sens mes lèvres s’étirer en un sourire. C’est pour elle que j’ai fait ça, pour Cassandre. Je désire son bonheur aussi ardemment que j’aimerais ne pas être née. Aujourd’hui, elle est bien plus heureuse qu’elle ne l’a été ces deux dernières années et c’est parce que je réussis à lui faire croire que je vis malgré tout et que j’attache moins d’importance à ce rêve. Mais, après tout, pourquoi pas ? Dans mon rêve, ma mère n’est pas présente ; de fait, ça n’arrivera pas ce soir.

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One Comment

  • Joxan

    J’aime toujours beaucoup !

    J’aimerais développer mes commentaires, mais je sais pas quoi dire de plus sans me répéter XD

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