Rendez-vous avec la mort

Chapitre 4 — RALM

Avertissement de contenu : crise de panique

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— Bonjour mademoiselle ! Je ne vous ai jamais vue ici avant, non ?

Je dévisage un instant l’homme qui tient la caisse de l’épicerie en bas de chez moi. Il paraît assez vieux, la cinquantaine peut-être, et a l’aspect typique du propriétaire d’épicerie tel qu’on se l’imagine : de l’embonpoint, des petites lunettes, une moustache, des cheveux gris tranchant avec sa peau mate et vêtu d’une chemise blanche à carreaux bleus fins complétée par un pantalon brun. Réalisant que je le dévisage, je baisse le regard. D’un ton poli, je réponds à sa question :

— Non, je viens d’emménager.

La fin de l’été est arrivée plus vite que je ne l’aurais imaginé. Ma mère et moi nous sommes pressées tout le mois d’août pour meubler mon logement et organiser mon déménagement. J’ai la chance d’avoir une mère qui travaille en free-lance et gagne assez bien sa vie pour s’occuper autant de moi. Mais pas suffisamment pour que je me passe de bourse… J’ai de nombreuses fois culpabilisé de la voir « poser des jours » pour m’aider. De fait, j’ai fait de mon mieux pour ne pas me reposer sur elle.

Si j’avais pu, je n’aurais pas déménagé du tout. Je serais restée dans mon havre de paix et j’aurais trouvé un petit travail dans le coin. Je n’aspire pas à une grande vie — la mienne doit s’arrêter bien vite — juste à profiter de ma mère et la rendre la plus heureuse possible avant la fin. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’entreprends des études supérieures. Elle veut que je sécurise mon futur et refuse de laisser mes rêves le ruiner. Personnellement, j’estime qu’elle est ma sécurité. J’espère juste qu’elle n’en ressortira pas trop blessée…

— Eh bien, bienvenue ! Vous pouvez m’appeler Monsieur Billot.

Cet homme est beaucoup trop enthousiaste pour moi. Cependant, je sens le coin de mes lèvres remonter. Il exalte une douceur et une joie de vivre presque irrésistible.

— Alexandra Levasseur, répliqué-je, laconique.

— J’espère que vous vous plairez ici.

Je hoche la tête et récupère ma monnaie et mes courses. Je ne sais pas comment répondre poliment. Être heureux de vivre à un endroit me semble si étrange. Juste avant de sortir, je prends le temps de vérifier que rien ne risque de tomber des échafaudages qui cachent presque entièrement la devanture de l’épicerie. Même si je ne suis pas censée mourir d’outils reçus sur le coin de la figure, je préfère éviter de me blesser potentiellement gravement. Les frais que cela entraînerait ne m’arrangent pas du tout. Et cela inquiéterait ma mère.

Je percute alors quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Cela m’apprendra à oublier de regarder devant moi.

— Tu ne peux pas faire attention… Oh !

L’homme s’interrompt brusquement dans sa phrase et je relève les yeux pour croiser les siens, bleus. Il est beau, de toute évidence. D’un geste assuré, il rabat ses cheveux bruns, mi-longs, en arrière, et m’adresse un sourire charmeur.

— Salut ma belle ! Je ne t’ai jamais vu ici. Tu t’appelles comment ?

Il réajuste son blouson de cuir, mais je le remarque à peine. J’ai l’impression de m’être pris un seau d’eau froide en pleine figure. L’ébauche de sourire que Monsieur Billot a créé disparaît et mon sang semble se figer. Cette phrase ressemble tellement à… Je me mords brutalement la lèvre pour me forcer à revenir au présent et secoue la tête de droite à gauche. Non ! Ce n’est pas possible. Je le contourne et le bouscule involontairement, puis entre dans mon immeuble. Ce n’est pas très malin de ma part : je vais certainement avoir un bleu. J’aurais dû mieux négocier mon virage.

— Hey ! Tu te prends pour qui ? éructe-t-il.

Pour personne, mais peu importe. Je m’en moque. Je ne veux pas entendre un mot de plus. J’ignore tout de cet homme et pourtant je sens ma respiration s’emballer alors que je monte les marches d’escalier quatre à quatre. Ce n’est pas seulement dû à l’effort soudain qui fait dérailler mon cœur et trembler mes mains. Je vois flou et peine à faire entrer les clés dans la serrure. « Salut ma belle. » Mes courses abandonnées dans le petit vestibule, je m’effondre à l’entrée de mon studio au comble du désespoir. Non, ce n’est pas ça. Je n’arrive pas à respirer. Mes pensées déraillent lentement et sa phrase d’accroche résonne encore et encore dans ma tête. « Salut ma belle. » Je pose mes mains à l’emplacement de mon cœur et je le sens battre trop vite. Il faut que je me reprenne. « Salut ma belle. » C’est si proche de « ma mignonne ». C’est la même technique de drague pourrie. « Salut ma belle. » Quelque chose de mouillé coule dans mon cou. Je remonte une main sur mes joues. Je pleure.

« Salut ma belle. »

Maman…

Dans des gestes désordonnés, j’attrape mon téléphone et saisis le numéro de téléphone de ma mère. Je dois m’y reprendre plusieurs fois. C’est si compliqué. La tonalité s’enclenche et je tente de calquer ma respiration dessus. Un hoquet m’empêche de le faire. Mes pleurs doivent être vraiment moches à observer. Ça ne peut pas être vrai, pas vrai ?

— Allo, Alexandra, comment vas-tu ?

J’essaie d’articuler, pour lui parler, mais je suis incapable d’émettre le moindre son cohérent. J’entends ma mère commencer par paniquer en miroir à ma crise. Puis, contrairement à moi, elle semble se reprendre. Elle me fait travailler des exercices de respiration. Cela dure longtemps — probablement une dizaine de minutes. Quand je suis plus tranquille, je me force à me relever pour boire un verre d’eau. Cela m’oblige à calmer ma respiration et mes larmes le temps d’avaler le liquide. Je reprends enfin le dessus.

— Est-ce que tu peux m’expliquer ce qu’il s’est passé ?

Sa voix est calme et profonde, mais je perçois son inquiétude. Elle se force à prendre ce ton pour continuer à m’apaiser. Je la remercie intérieurement. Que ferais-je sans elle ? Lentement, j’essaie d’expliquer ce qu’il s’est passé. L’épicerie, l’homme, la tête qui vrille. Elle m’écoute en silence. Puis je me tais.

— Tu sais… commence-t-elle avec incertitude. Il y a beaucoup d’hommes dans le monde qui se sentent assez… confiants pour aborder des femmes dans la rue sans qu’elles n’aient rien demandé.

Je vois où elle veut en venir.

— Ce n’est peut-être rien ?

Pourquoi es-tu aussi incertaine alors, Maman ? Je ne le dis pas à haute voix, je me contente d’acquiescer. Je l’ai appelée pour reprendre le contrôle et pas pour la plonger dans des méandres de préoccupations. Elle me demande de lui raconter mes premiers pas dans Menesti et je le fais. Je ne peux pas flancher. Je ne comprends pas ce qu’il m’a pris.

Le soir, pourtant, j’hésite à me coucher. Que va-t-il se passer ? Presque avec énervement, je défais mes draps pour me glisser dedans. Que pourrait-il se passer ? Rien. Je vis avec ce rêve depuis mes seize ans. Rien ne va changer…

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Ou pas. La pensée traverse mon corps tendu et douloureux, tandis que j’éteins mon réveil, le lendemain matin. Je me tétanise, au fond de mon lit. Mes poings serrent les draps avec tant de force que j’en ressens de la douleur, mais je n’arrive pas à réduire la crispation de mes membres. Mon rêve a changé.

Je n’aurais jamais cru ça possible. Après deux ans à vivre la même chose de manière parfaitement identique chaque nuit, le changement me perturbe et me laisse pantelante. L’homme de mon rêve ne dit plus « salut, ma mignonne », désormais le surnom horrifique est remplacé par « ma belle ». Il ne faut pas que je recroise cet homme. Il est dangereux. Pendant tout ce temps, je me suis imaginé que je ne pouvais rien, que je devais accepter mon sort. Est-ce que je peux lutter contre lui ? Non, je doute que ça soit envisageable. C’est trop ancré, trop vrai. Le changement doit signifier que je me rapproche dangereusement de ma fin. J’ai envie de fuir et de me réfugier dans les bras de ma mère, loin de Menesti. Mais je ne peux pas, je dois rester pour elle. Arrivée devant le miroir de ma salle de bain, je m’interroge : mes yeux ont-ils été à ce point enfoncés dans leur orbite auparavant ?

Bien que la silhouette sombre n’ait pas pris l’apparence de l’homme, j’ai décidé de l’éviter. C’est complètement irrationnel et probablement futile, mais cela me rassure. J’ai beau être persuadée que ma mort va venir et qu’elle ressemblera trait pour trait à mon rêve, je ne peux pas m’empêcher d’agir ainsi. Éviter l’un de ses voisins peut se révéler incroyablement compliqué, par ailleurs. Je ne l’ai croisé qu’une fois et je ne sais rien de lui, ni son nom ni ses horaires. Je me donne l’impression d’être une sorte d’agent secret, à raser les murs et vérifier chaque croisement avant de m’y aventurer.

Avec le début des cours, j’ai pensé que cela deviendrait plus difficile, mais, visiblement, nos emplois du temps sont bien différents. Je ne le rencontre jamais en semaine. Ses horaires de travail doivent être étranges. Mes cours s’arrêtent à dix-huit heures trois fois par semaine tout de même. Cela signifie que je suis chez moi aux alentours de dix-huit heures trente. Il me semble que ce sont des horaires normaux d’employés ? Peut-être qu’il travaille loin de son domicile et met plus de temps que moi à rentrer chez lui. En fin de compte, je n’ai pas réellement besoin d’obtenir de réponse à ces questions. La situation m’arrange et c’est l’essentiel.

Le week-end est bien différent par contre. Je le croise souvent, régulièrement accompagné de femmes. Il ne m’adresse jamais la parole dans ce genre de cas. Une fois, je l’ai croisé avec une femme particulièrement magnifique à son bras. Je m’en souviens parce que nous nous sommes retrouvés à prendre les escaliers ensemble et cela m’a permis de découvrir qu’il vivait au deuxième. Elle m’a salué ce qui m’a fait lever les yeux vers elle. Je crois qu’elle est d’origine indienne et ses cheveux étaient nattés d’une manière particulièrement stylisée qui m’a fait l’envier. J’aimerais être capable de coiffer les miens ainsi. L’homme, Jean, l’a attirée à lui en lui disant de m’ignorer. Selon ses propos, je ne suis qu’une voisine mal lunée. Alors pourquoi cherche-t-il systématiquement à m’aborder quand il est seul ?

Monsieur Billot m’a expliqué qu’il s’agit d’un coureur de jupons, toujours à rechercher la compagnie de ces dames, et qu’il vaut mieux l’éviter sans réagir. Pour me dérider, il a précisé que l’homme s’appelle Jean Bonnet. Cela m’a, en effet, tiré un rire. Trois jeux de mots différents me sont venus à l’esprit en entendant ce nom. Monsieur Billot m’a d’ailleurs rejoint dans mon rire, puis m’a révélé être heureux de me voir m’ouvrir malgré ma timidité. S’il savait.

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