Rendez-vous avec la mort

Chapitre 5 — RALM

Destinataires : Guillaume Tavernier

Objet : Re: Exercices de découvertes

Bonjour Guillaume,

Vous trouverez mes réponses aux exercices que vous m’avez envoyés en pièce jointe de ce mail.

Cordialement,

Alexandra Levasseur

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J’appuie sur « Envoyer » et tente vainement d’oublier la boule qui serre mon estomac. Ce contact me rebute. Pour tenter de lutter contre l’angoisse, je ferme les yeux et passe mes souvenirs en revue.

Lorsque la rentrée a débuté, j’ai senti qu’il serait facile de mettre de la distance entre les autres élèves et moi. Plusieurs groupes se sont formés durant les journées d’orientation et j’ai volontairement esquivé les tentatives des autres pour m’approcher. J’ai toujours trouvé une bonne excuse : des courses, un appel urgent, un rendez-vous. On m’a rapidement trouvée renfermée, au mieux ; désagréable, au pire. Au bout de quelques semaines, mon isolation a été complète. Cette situation me satisfait pleinement : cela fait tellement longtemps que je n’ai pas interagi avec des humains, en dehors de ma mère, que j’ai oublié comment faire. En outre, je n’ai pas envie de lier des amitiés illusoires, vouées à se terminer dans la souffrance, lorsque ma mort viendra.

Malheureusement, je ne peux pas éviter mon tuteur. Il est censé me guider lors de mon entrée à l’université et me permettre de m’intégrer correctement… Autant dire que son travail est voué à l’échec, car je m’attache à ne surtout pas le faire. Du coup, j’ai décidé de lui faciliter la vie en faisant au moins mes exercices. Après tout, nous n’avons de contact que par e-mail. Cela ne rend pas plus facile l’idée de maintenir le contact.

Les premiers cours ont été à l’image de la prérentrée : les gens ont vite compris ma volonté de solitude et mon manque d’investissement profond pour les cours. J’évite le zéro en participation orale en ouvrant la bouche le minimum requis pour ne pas être dans le nez du professeur, mais je me moque profondément de briller. D’ailleurs, je pense que cela m’attire de l’antipathie. Je n’ai aucune envie de réussir et pourtant je m’en sors sans trop de mal. Mes résultats sont corrects, les quelques devoirs que nous avons dû rendre ont obtenu de bons retours de la part de mes professeurs et je ne ressens pas de difficultés particulières. Du coup, je sens qu’on me regarde de travers. Heureusement que je ne sais pas aligner trois mots d’anglais, cela m’évite d’être complètement haï. Qu’importe les amitiés quand on va mourir, mais évitons de nous faire détester.

Mes professeurs, eux, ont vite renoncé à me faire sortir de ma « bulle ». Ils voient passer beaucoup trop d’étudiants pour s’intéresser à une excentrique comme moi. Je réussis bien mes études et ça leur suffit. L’écrémage en première année est beaucoup trop important pour s’attacher.

Guillaume m’a répondu bien vite. Il s’est enthousiasmé pour ce que j’ai produit. Visiblement, je ne suis pas trop mauvaise en mathématiques. Je le savais déjà, mais qu’un étudiant plus âgé me le confirme est satisfaisant. Il en a profité pour se présenter un peu plus. J’ai ainsi découvert qu’il est en Master et compte bien faire une thèse par la suite. Bien sûr, il a souhaité en apprendre plus sur moi en retour, ce qui me pose problème. Je ne sais pas quoi lui répondre ; cela fait une semaine que je fais des essais que j’efface. Je n’ai pas de futur et mon passé n’est pas glorieux à raconter. Mes rêves envahissent tout. Je n’ai pas envie d’en parler à quelqu’un d’extérieur à cette fameuse bulle. Les réactions de mes amis de lycée m’ont suffi.

Finalement, je lui ai adressé une réponse laconique contenant mon nom, prénom, une suite supposée de mes études que j’ai inventées pour l’occasion et de vagues centres d’intérêt. Pourquoi inventer un futur ? Je n’ai jamais envisagé d’aller très loin dans mes études, mais la plupart des gens avec qui je vais être forcée d’interagir s’attendront à autre chose de ma part. Après quelques recherches sur les différents débouchés de ma Licence, j’ai choisi un Master qui n’est pas forcément extravagant. Ainsi, on n’attendra pas beaucoup de moi, mais on ne me portera pas de regard négatif pour autant. J’ai besoin de devenir la plus oubliable possible. J’espère que Guillaume cessera bien vite de s’occuper de moi.

Malheureusement, je ne peux échapper totalement aux ragots et je sais, grâce à une conversation entendue au détour d’un couloir, qu’il est un étudiant particulièrement apprécié de notre UFR[1] et plutôt beau garçon. Beaucoup se demandent qui est sa pupille et j’ai pris soin de ne pas me faire remarquer. Personne ne suppose que c’est moi et cela m’arrange. Avoir l’étudiant populaire pour tuteur est mauvais signe dans beaucoup d’histoires et je n’ai pas envie de vérifier si les histoires sont inspirées de la réalité sur ce point. Selon cette même redoublante, Guillaume est une personne très investie et gentille. Cette information m’ennuie, cela suppose qu’il va continuer à me parler et ne surtout pas me lâcher. S’il apprend mon isolement volontaire, je vais encore plus l’avoir sur le dos. Cependant, je n’aime pas mentir et je ne me vois mal continuer à lui inventer une jolie vie heureuse à l’université. Je ne compte pas le faire pour ma mère, alors je ne vais certainement pas le faire pour un inconnu. Je ne m’imagine pas lui accorder autant d’importance.

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De : Guillaume Tavernier

Objet : Re: Re: Re: Re: Exercices de découvertes

Alexandra,

Tu m’as l’air de ne pas être très loquace sur ta vie privée. Je peux comprendre que tu n’aies pas envie de te confier à un homme inconnu. Je te propose que nous nous en tenions au cours. Je peux t’aider sur les points où tu bloqueras en mathématiques. N’hésite pas à me contacter, je reste à ta disposition.

Cordialement,

Guillaume Tavernier

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Je soupire presque de satisfaction. Finalement, il n’a pas été aussi acharné que je l’avais imaginé. Sa réputation est probablement surfaite et les filles (et les garçons ?) doivent se monter des scénarii parce qu’il est bel homme. Tout ça n’est que suppositions : je ne sais pas comment fonctionnent les relations amoureuses. Les mathématiques me sont bien plus accessibles que les humains depuis mes seize ans. Ma mère m’a répliqué que les chiffres ne pouvaient pas me dire quand j’avais tort, car ils ne parlent pas. C’est l’un des problèmes : je suis dépendante de mes professeurs pour constater mes erreurs. Cependant, si les chiffres parlaient, je les fuirais probablement autant que les êtres humains. Ma mère a levé les yeux au ciel quand je lui ai énoncé ce fait, puis a dérivé la conversation sur le film qu’elle comptait me faire regarder. Un sourire moqueur étira mes lèvres. Finalement, seule Cassandre restera auprès de moi. Elle est la seule personne qui peut éveiller des émotions positives en moi.


[1] Unité de Formation et de Recherche

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