Rendez-vous avec la mort

Chapitre 6 — RALM

Le couperet tombe aujourd’hui en anglais : nous allons devoir faire des exposés de groupe. Non seulement je suis incroyablement nulle en anglais, mais ensuite je vais devoir entraîner quelqu’un dans ma ruine. Et il va falloir interagir avec ce quelqu’un. Tout pour me plaire… Normalement, si j’ai bien fait mon travail, personne ne va me proposer et je vais me retrouver avec l’autre personne abandonnée qui sera à peu près du même niveau que moi. Je m’enfonce donc dans mon siège et tente de déchiffrer la règle de grammaire que je viens de noter.

— Ça te dit qu’on travaille ensemble ?

Brusquement, je redresse la tête. La surprise s’étale sur mes traits d’ordinaire immuables. Le jeune homme qui vient de prononcer cette phrase me sourit. Il est assis à la table devant la mienne et a posé ses coudes sur la mienne pour me parler. Sa nonchalance me semble forcée… Il prétend ignorer l’isolement volontaire que j’ai mis en place, mais je perçois de la pitié dans ses yeux. Bien sûr, je n’ai aucune certitude là-dessus.

Il semble attendre que je réagisse, mais je décide de rester muette. S’il tient vraiment à travailler avec moi, il va devoir en faire plus. Je ne me suis pas construit ce persona pour que le premier venu le brise. Tandis qu’il fronce les sourcils et que son sourire devient incertain, je maintiens un visage impassible. Néanmoins, j’ai terriblement envie de lui envoyer une œillade moqueuse. Cela ne m’est pas arrivé depuis bien longtemps. Finalement, il se racle la gorge et reprend :

— On doit faire un exposé d’anglais à deux, tu as entendu ?

J’admire son aplomb. Si son sourire n’avait pas flanché quelques secondes, je l’aurais cru imperturbable. Ne pouvant pas me passer de réaction sans paraître profondément malpolie, je hoche la tête. Mes oreilles fonctionnent très bien… Quelle plaie ! Les professeurs, où que ce soit, insistent toujours sur ce genre de travaux destinés à forcer deux personnes ou plus, ne se connaissant pas forcément, à travailler ensemble. Et ils se moquent que cela puisse mal se passer. Nous devons exécuter notre tâche et rien ne doit transparaître lors de la présentation. Nous n’avons absolument pas le droit de mentionner les difficultés et problèmes de communication… Je trouve ça profondément malsain. Durant mes années au lycée, ma mère m’a souvent entendu râler sur le sujet pendant de longues heures. C’est censé nous former au monde du travail, a-t-elle répliqué à l’époque. Qu’est-ce que cela peut me faire ? Je ne vais jamais connaître cet univers.

Pendant que je me perds dans mes souvenirs et réflexions internes, le jeune homme ne se désarme pas. Constatant une fois de plus que je ne vais pas ouvrir la bouche, il reprend :

— Tu es bosseuse et pas prise de tête, de ce que j’ai vu, alors je me disais qu’on pourrait travailler ensemble.

Si, par « bosseuse », il pense « faire tous ses devoirs », alors je porte bien ce qualificatif. Cependant, je ne l’aurais pas employé pour me désigner…

— Je suis nulle en anglais… marmonné-je avec réluctance.

Pour une fois que je peux énoncer une vérité absolue pour tenter de repousser quelqu’un. Je n’arrive pas à aligner deux mots. Les verbes irréguliers me sortent par les trous de nez. Quant à la grammaire, elle est bien trop improbable à mon goût, alors que je suis française. La langue française en tient déjà une couche en termes d’improbabilité.

— Mais tu compenses en travaillant correctement, pas vrai ?

— Oui.

Où veut-il en venir ? Je déteste la sensation qu’il maîtrise la conversation bien plus que moi. Après autant de temps éloignée des cercles sociaux, cela devait se produire. Je le vis comme une erreur stratégique de ma part. Cependant, là tout de suite, j’aurais aimé être un génie de l’éloquence.

— Travaillons ensemble. Je ferai en sorte que tu puisses aligner assez de phrases pour la présentation. Ne t’inquiète pas.

Sa confiance en lui est soit démesurée, soit justifiée. Dans tous les cas, cela ne me coûte pas grand-chose d’accepter… Je dois faire cet exposé avec quelqu’un.

— D’accord.

Son sourire revient en force, plus grand encore que le précédent. J’en cligne les yeux de surprise. Il n’a vraiment pas l’air rebuté par mon attitude…

— Je m’appelle Jonas, déclare-t-il.

Son ton est ravi. Je me plonge alors dans mes souvenirs. Fait-il partie des gens qui ont tenté de m’aborder en début d’année ? Aucun visage ne me revient en mémoire. Dans mes souvenirs, ce ne sont que des ombres qui passent, mais ne restent jamais. Je ne cherche pas à les retenir, car je risquerais de m’attacher.

— Moi, c’est…

— Alexandra, je sais. On se voit à la fin des cours pour parler de notre sujet ?

Dans un premier temps, je suis surprise qu’il ait retenu mon prénom, puis je réalise : comment ça « à la fin des cours » ? C’est beaucoup trop tôt. Je ne suis absolument pas prête à interagir avec un être humain en tête à tête aussi vite. Je sens mon masque se fissurer et ma bouche s’agrandir de surprise, tandis que mes sourcils remontent.

— Euh, c’est que… En fait… Je…

Je bafouille, incapable de trouver une réplique pertinente pour repousser ce moment. Jonas retient un rire. Ai-je donc l’air si bête que ça ?

— Ne t’inquiète pas, je te passe mon numéro de téléphone et tu me dis quand tu as du temps libre. Je ne voudrais pas perturber ton organisation.

Il attrape son agenda et en retire une page que j’espère inutile, avant de noter les chiffres fatidiques à côté de son nom. Je contemple le papier, déposé au centre de ma table, tandis que Jonas se retourne pour donner le groupe au professeur. Des murmures à ma gauche me font redresser la tête brusquement et j’observe deux filles interrompre leur conversation en me lançant de drôle de regards. Elles devaient parler de moi. Je suppose qu’elles ont pitié de Jonas ou le prennent pour un fou. J’ai bien fait mon travail…

Le voisin de Jonas lui adresse une moue contrariée.

— On devait faire l’exposé ensemble et en profiter pour se voir, murmure-t-il.

Son ton est assez bas pour ne pas être entendu du professeur, mais assez distinct pour que je l’entende. Est-ce qu’il veut me faire refuser ?

— Je préfère sortir avec toi en dehors des cours. C’est plus romantique.

Je secoue la tête. Cette discussion est clairement d’ordre privé et ce ne sont pas mes oignons. Mes doigts se referment sur le papier qu’il m’a donné et je le glisse dans ma trousse. Pour la deuxième fois, depuis deux ans, quelqu’un me partage une information intime à son sujet : un moyen de contact. J’entends à peine la date qui est retenue pour nous deux. Certainement assez éloignée pour que nous puissions nous préparer. Ma tête est légère, comme si j’avais trop bu. Je n’en reviens pas de la simplicité avec laquelle il s’est glissé dans ma bulle. Se rend-il compte de son exploit ? Ma main tremble et je sers fort mon stylo, tandis que le cours reprend. Je ne dois pas faire de crise de panique maintenant. Mes yeux se ferment. Je me concentre sur ma respiration. Tout va bien se passer. Pas vrai ?

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