Rendez-vous avec la mort

Chapitre 7 — RALM

Destinataires : Guillaume Tavernier

Objet : Congruences

Bonjour Guillaume,

Je te contacte aujourd’hui avec une question un peu en dehors de mes questions habituelles. Je me suis perdue sur Internet ce matin. J’ai fini par arriver sur des articles qui parlaient de l’alignement des planètes et de l’utilisation des congruences pour calculer le moment où cela se produit. Mais je ne suis pas certaine d’avoir compris comment tout ceci fonctionnait.

Cordialement,

Alexandra

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Je dois avouer que ça me soulage d’avoir un étudiant plus avancé et particulièrement doué en mathématiques pour tuteur. Contrairement à ce que j’avais imaginé en début d’année, nous avons continué nos échanges régulièrement. Guillaume est très malin : il ne m’a jamais proposé la moindre rencontre. Je sais que ce n’est pas la norme, car de nombreux étudiants de mon année ont rencontré leur tuteur au moins une fois, plus quand le courant passait bien. Lui ne l’a jamais envisagé. Or, toutes les rumeurs indiquent qu’il est très sociable. J’ai été cernée, je pense.

Ça me déplaît moins que prévu d’échanger par e-mail avec lui. Il explique très clairement et je peux me tourner vers lui en cas de trop grande difficulté. J’ai constaté que cela m’apporte ce qui m’aurait manqué si j’avais été totalement isolée : de l’aide en cas de blocage. Il est un peu moins bon en physique, mais se souvient assez bien de ses cours pour compenser. C’est vraiment en mathématiques qu’il est doué. Il m’impressionne parfois et je comprends qu’il ait envie de poursuivre en thèse.

Ma relation avec Jonas est encore plus surprenante que mes échanges réguliers avec Guillaume. J’ai fini par l’appeler, mais pas le jour où il m’a donné son numéro. Le soir même, j’avais pourtant enregistré son numéro, à Jonas Stennier, puis contemplé mon téléphone pendant un bon quart d’heure, le doigt au-dessus de la touche d’appel. Quand mon pouce s’était mis à trembler de tension, j’avais posé le téléphone et étais partie me préparer à manger. Ça attendrait. Le lendemain matin, je n’avais pas osé regarder Jonas et, à mon plus grand soulagement, il n’avait pas cherché à me parler ni exiger de savoir pourquoi je ne l’avais pas contacté. Ce n’était que le week-end d’après que j’avais pris mon courage à deux mains. Entendre la tonalité m’avait poussé à raccrocher, mais je m’étais retenue de justesse. Peut-être qu’il ne décrochait pas s’il ne connaissait pas le numéro ? Et il n’avait pas le mien. J’étais trop renfermée pour avoir pensé à le lui donner… Quand son « allo » avait retenti dans le combiné, j’avais retenu un cri de stupeur tant je m’étais perdue dans mes pensées. Timide et gauche, je lui avais confirmé de nouveau mon « souhait » de travailler avec lui sur l’exposé. J’avais ajouté qu’un peu d’aide en anglais ne pourrait pas me faire de mal. De mon côté, la conversation avaot été laborieuse, mais Jonas est tellement extraverti qu’il avait réussi à compenser mes silences et hésitations. Je crois même pouvoir dire qu’il m’avait mise à l’aise. Nous avions organisé nos sessions de travail sur les prochaines semaines sans que je panique une seule fois. Nous travaillons ensemble le mercredi après-midi. Ce jour-là, nous finissons plus tôt et la bibliothèque de notre fac met à disposition des salles dans lesquelles de petits groupes peuvent se réunir et parler à voix haute. Quand j’avais raccroché, plus d’une heure s’était envolée. C’était du jamais vu !

La première séance avait été la plus compliquée, car nous avions dû trouver notre sujet. Nous ne connaissions pas nos goûts respectifs — si tant est que j’en ai. Un drôle d’échange s’était donc mis en place : nous avions échangé nos propositions, nous nous étions adressés des grimaces et des refus voilés, lancés des « mouais » ou toute autre phrase du même style. Au bout d’une heure de ce petit jeu, nous avions trouvé un terrain d’entente en choisissant un sujet d’actualité. Notre travail pouvait commencer. Mon niveau d’anglais nous avait alors limités.

Tous les mercredis, donc, nous nous retrouvons pour ces temps de calvaires, visant à me faire progresser. Durant ces moments, nous ne conversons que sur nos études — et de l’anglais en priorité. Jonas a commencé par me faire revoir toute la grammaire de zéro. Cela représente déjà un sacré travail. Il m’a fourni également de petites listes de vocabulaire à retenir d’une fois à l’autre. Tout a changé quand il m’a déclaré « La grammaire, c’est comme les mathématiques, tu dois connaître et appliquer un ensemble de règles et apprendre par cœur des exceptions. » Il a révolutionné mon existence ce jour-là. Je suis capable de transposer cette manière de penser. Ce changement de perspective m’a donné l’impression de sortir d’un épais brouillard. Bien sûr, je ne suis pas devenue excellente en un claquement de doigts et toutes mes difficultés n’ont pas disparu, mais j’ai commencé à pouvoir suivre les cours. Quant à l’oral, j’ai toujours un mal de fou à m’exprimer. Mais, au moins, je peux écrire… Avec l’aide d’un dictionnaire, mais quand même. J’ai même reçu les félicitations de notre professeur lorsqu’il nous a rendu une mini interro où ma note a enfin dépassé la moyenne.

En échange, je me suis mise à l’aider en mécanique. Quand j’ai découvert ses difficultés dans la matière, je n’ai pas laissé passer l’occasion de lui renvoyer l’ascenseur. Chaque semaine, je constate ses progrès sous ma tutelle et j’en suis fière. Pourtant, je n’en parle pas vraiment à ma mère lors de nos échanges téléphoniques hebdomadaires. J’ai la sensation d’avoir peur de briser quelque chose en verbalisant ces évènements.

Bien sûr, je ne le connais pas personnellement. Je ne sais rien de sa famille, de ses goûts et dégoûts personnels. Parfois, la conversation dérape et je me retrouve à apprendre qu’il sort un soir, invite un ami ou un autre. Cependant, ça ne va jamais très loin. Je ne sais pas rebondir dessus. Je pense que c’est pour le mieux. Il ne s’est jamais vexé. Et je ne me rapproche pas de lui. En dehors de nos sessions, il ne m’adresse pas la parole et ne me force pas à interagir avec lui. J’ai cru comprendre que certains se moquent de mon isolement, parce que les gens ne savent pas choisir leur moment pour cancaner, mais il les a arrêtés bien vite. Le mercredi suivant, il m’a même présenté ses excuses pour les propos que j’ai entendus. Cela m’a arraché un sourire sincère. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter. Ce que je ne lui ai pas dit, c’est que je ne suis pas inquiète des rumeurs nulles tant que cela ne me nuit pas directement, parce que je vais bientôt disparaître. S’il est affecté par les propos, il s’éloignera et ne souffrira pas.

Mon téléphone vibre et je le déverrouille. Un sourire fleurit sur mes lèvres : Guillaume m’a répondu. Je ne le lirai pas avant ce soir, histoire d’être confortablement installée pour me plonger dans ses explications.

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De : Guillaume Tavernier

Objet : Re: Congruences

Bonjour Alexandra,

Cela ne m’étonne pas que tu aies du mal à saisir l’idée, les congruences ne sont pas du programme de première année. Je vais te l’expliquer en éliminant la démonstration mathématique.

La première chose à savoir est que chaque planète a une durée de révolution stable dans le temps. Pour calculer la date de leur alignement, tu dois d’abord choisir une planète P0 arbitrairement, puis une date arbitraire et vérifier la position de toutes tes planètes à cette date. On va supposer que l’alignement recherché est celui de ta planète P0 avec le soleil (il faut deux points pour définir un alignement). Ensuite, tu dois calculer séparément pour chaque planète à quel moment de sa révolution elle atteint sa position sur l’alignement. Puis tu calcules le PPCM de tous ces alignements, ce qui permet de savoir combien de révolutions il faut pour chacune pour qu’elles soient toutes alignées. Il ne reste plus qu’à calculer la date du prochain alignement à partir de ta planète préférée. Je t’épargne les formules, je parie que tu les as déjà trouvées.

Tu te perds souvent dans des recherches mathématiques hors programme ?

Cordialement,

Guillaume

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Mon sourire ne me quitte pas de la soirée.

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