Rendez-vous avec la mort

Chapitre 8 — RALM

Ce samedi, je suis plongée dans mes révisions quand mon téléphone vibre avec intensité. Mon sursaut est brutal. De coutume, je le mets en silencieux, ou je réduis les vibrations à leur minimum lors de mes séances de travail. Mais ma mère m’a prévenu qu’elle comptait m’appeler ; j’ai donc veillé à ne pas tout couper pour pouvoir continuer mes révisions sans surveiller mon cellulaire toutes les deux minutes.

Après un instant de panique, je réussis à répondre à ma mère et lui demande immédiatement d’attendre trente petites secondes, le temps de brancher mes écouteurs. Ainsi, mon téléphone sagement posé sur ma table, je ne me fatigue pas le bras. Je veux pouvoir rester aussi longtemps que nous le désirons en vocal. La voix de ma mère me fait vibrer d’un bonheur aussi étrange qu’inattendu. Je ne me départis pas de cette sensation que le monde est un tout petit peu plus brillant qu’avant. Cassandre a toujours été présente, elle est le centre de ma vie et mon soleil personnel. Pouvoir discuter avec elle, en cet instant, et lui apporter une bonne nouvelle est particulièrement réjouissant. C’est comme un thé au citron et au miel quand j’ai mal à la gorge. Je n’ai plus l’habitude de ce genre d’émotions.

— Je vais comme d’habitude, soupiré-je.

Pourquoi ce soupir et ce mensonge pour commencer la conversation ? Je n’en sais rien. Je cherche peut-être à éviter qu’elle se fasse trop d’espoir à mon sujet ? Pendant que je m’interroge, elle commence à me détailler sa journée et les nouveautés du village. Un chat a visiblement décidé de squatter notre maison. Il est pucé donc il appartient à quelqu’un, mais il semble bien plus enclin à passer ses journées dans le bureau de ma mère que chez son propriétaire. Elle a fini par lui installer une gamelle avec de l’eau, mais, après avoir appelé un vétérinaire, elle évite la nourriture. Selon lui, si le chat a une alimentation spéciale, cela risque de lui nuire qu’on lui donne autre chose à manger. Elle est en train de m’expliquer qu’elle va commencer à chercher son maître, quand je décide de l’interrompre. Il faut que je l’interpelle plusieurs fois, de plus en plus fort, pour qu’elle se taise et m’adresse un « oui ma chérie ? » emplit de curiosité.

— Je dois te dire quelque chose.

Ma bouche s’ouvre. Puis se ferme. Le vocaliser semble bien aussi terrifiant que prévu, mais je ne veux pas maintenir ma mère en dehors de mon bonheur. Cassandre se tait et attend. Elle sait comme ce genre de situations m’est compliqué. Je reprends une profonde inspiration et me lance :

— Je crois que je me suis fait un ami.

— Ah ! s’écrie-t-elle. C’est extraordinaire, ma puce. À quoi ressemble-t-il ? Il est gentil ? Il…

Je regrette un instant mes écouteurs. Si j’avais tenu mon téléphone à la main, j’aurais pu l’éloigner de mon épaule et épargner mes oreilles. Cependant, mon sourire commence à me faire mal. L’enthousiasme de ma mère déborde assez littéralement. On dirait un raz-de-marée verbal qui me submerge et ne me laisse aucune opportunité de répondre. J’ai envie de rire. Incroyable. Quand, enfin, Cassandre se calme, je peux envisager de répondre.

— Je le trouve gentil… Et puis, c’est assez drôle, il me ressemble pas mal, physiquement. Enfin… Il possède les kilos qui me manquent. Et il m’aide en anglais. Je commence à être capable d’aligner trois mots.

— C’est formidable ! Comment vous êtes-vous rencontré ?

— On doit présenter un exposé ensemble, en anglais justement. Et moi, je l’aide à s’améliorer dans une autre matière.

— Tu me tiendras au courant de comment ça s’est passé ?

L’échange se poursuit. Elle me pose de nombreuses questions sur Jonas. Cela me permet de combler mon silence des dernières semaines sur le sujet. J’ai peur qu’elle me fasse des reproches. Heureusement, ma mère n’en émet aucun. Peut-être sait-elle ce qu’il s’est passé dans ma tête ? Finalement, la conversation s’essouffle et Cassandre décide de la clore.

— Prends soin de toi, d’accord ?

— Oui, oui. Bisous, je t’aime.

— Je t’aime aussi, ma chérie.

Et elle raccroche promptement. J’ai mal aux zygomatiques : je suis heureuse. Le bonheur de ma mère transparaît dans sa voix. Et puis ce chat qu’elle doit suivre… Cela veut dire qu’elle va rencontrer les propriétaires. Elle va pouvoir renouer des liens sociaux en dehors de ceux de son travail et de ceux avec moi. Ça me fait vraiment plaisir.

Pour revenir à l’instant présent, je secoue la tête. Jonas doit venir aujourd’hui. Il a annulé notre réunion de mercredi à cause d’une brocante. Pour la première fois, cela m’a intriguée assez pour que je pose des questions sur le sujet. Jamais je ne l’ai entendu être aussi extatique quand il m’a dit qu’il m’en dirait plus lors de notre prochaine réunion. Ce samedi donc.

Ne désirant pas rencontrer mon voisin détestable, j’ai proposé que la séance ait lieu chez moi. Je crois que Jonas a accepté parce qu’il est très curieux de découvrir où je vis, de me découvrir en somme. C’est pour cela que j’estime qu’il est un ami : c’est la personne que je connais le mieux en dehors de ma mère. Pour la première fois depuis que je vis ici, j’accueille quelqu’un chez moi. Pour la première fois depuis mes seize ans, j’invite quelqu’un chez moi. Jeudi et vendredi ont donc été consacrés à paniquer à ce sujet. Je ne sais plus comment on procède. Il m’a fallu faire un plan de bataille pour me rassurer. Comme nous allons travailler, je dois dégager un espace sur ma table. Cette partie est déjà terminée, grâce à mes révisions du matin même. J’ai aussi nettoyé mon salon ce matin au lieu de dimanche, afin que l’espace soit propre et frais. Et j’ai prévu de quoi écrire sur papier, en plus de mon ordinateur portable. Je coche une case de plus dans la liste de préparatifs que j’ai créée pour ne rien oublier.

Mais quand on reçoit, on se doit d’avoir des mets et boissons à la disposition de ses invités, non ? Heureusement, je m’en suis souvenue la veille et j’ai acheté une bouteille de soda chez Monsieur Billot. Après une fouille minutieuse de mes tiroirs, je déniche les sablés que j’apprécie et garde pour grignoter en faisant mes devoirs. En une minute, ils sont dans une assiette qui est déposée sur la table. J’adresse un sourire satisfait à mes préparatifs. Je préfère garder les bouteilles au frais pour l’instant. Bien… Cela suffira.

Comme pour me confirmer mon choix, la sonnette retentit. Je me précipite avec nervosité pour ouvrir la porte. Celle-ci me révèle un Jonas qui tire sur le col de son T-shirt et tâche de reprendre sa respiration. Un sourire lui vient naturellement aux lèvres en me voyant. Sa bonne humeur se communique facilement, tout comme son fameux sourire qui m’envahit à mon tour. Je n’ai jamais autant souri que depuis que je le côtoie. J’achève d’ouvrir la porte, lui fais la bise et le laisse pénétrer mon antre.

Étrangement, je ressens beaucoup moins de stress que prévu à l’idée de sa présence dans mon studio. Même son regard incisif sur la pièce ne me terrifie pas. Je reste à côté de lui et attrape son manteau pour le suspendre.

— C’est tout mignon chez toi, juge-t-il.

— Merci, je te sers quelque chose à boire ?

Il a commencé à ouvrir son sac pour sortir ses propres affaires. Tout en continuant son action, il me questionne :

— Tu as quoi ?

Une fois les choix — eau et soda — proposés, Jonas m’offre sa réponse :

— De l’eau, ça sera très bien.

Je m’empresse de le servir, tandis qu’il allume son ordinateur. Cependant, j’ai retenu sa promesse et je décide, pour une fois, de lancer la conversation sur le sujet qui m’intéresse :

— Et du coup, cette brocante ? Tu devais m’en dire plus.

Son visage s’illumine un peu plus.

— Figure-toi que j’ai trouvé des choses intéressantes ! Je fais une collection de vieux objets, pas seulement pour le plaisir de la possession, mais aussi pour leur valeur sentimentale et leur histoire intime. Du coup, quand je vais en brocante, je n’achète que des objets dont on peut me raconter l’histoire.

Et il se lance dans un long monologue pour me détailler tout ce qu’il a pu trouver pour presque rien : les pointes d’une ancienne danseuse de ballet, un antique pistolet qui possède encore des balles, un très vieux comics et bien d’autres choses encore. Je suis impressionnée. Ma vie n’existe plus que sous le prisme de ma mort et je me suis attachée à ne laisser presque aucun souvenir de moi sur cette terre. Et me voilà face à une personne qui déniche les histoires oubliées des autres, pour les chérir et les valoriser.

— Tu pourrais faire un musée avec tout ce que tu as récupéré ? demandé-je avec curiosité.

— Oh sans peine. Je l’appellerai Le musée des curiosités éclectiques, ou un autre nom bizarroïde. Mais ouvrir un musée nécessite beaucoup d’argent, donc je vais éviter de trop rêver à ça et me contenter d’admirer mes trésors. D’ailleurs, j’ai aussi rencontré quelqu’un. Il est plutôt mignon et possède la même passion des vieux que moi. Je pense que je vais lui proposer de boire un verre.

Il s’interrompt, pour boire un verre d’eau et je me rends compte qu’il a parlé pendant vraiment longtemps. Lui aussi semble le réaliser, car il se frotte le cou, un air gêné accroché au visage.

— Bon, reprend-il. On va commencer par la liste de verbes irréguliers que je t’ai passée la dernière fois. Tu es prête ?

Notre travail peut commencer. Le temps file. Finalement, la luminosité diminue et nous prenons conscience que le soleil se couche. Jonas m’explique qu’il doit partir et entreprend de ranger ses affaires. Soudain, son ventre grogne. Le rire gêné de Jonas retentit en écho.

— Ça me fait penser que je n’ai rien à manger chez moi. Je vais passer à l’épicerie Destilleuls en bas de chez toi, avant de rentrer.

— La quoi ?

— L’épicerie Destilleuls ? Tu sais, celle juste en bas de chez toi ? Je sens le sang quitter mon visage et je m’efforce de ne rien dire de suspect. Tandis que je salue Jonas, les instructions que je lui ai données pour se rendre ici me reviennent en mémoire. Le trajet à effectuer est le même… Mon ami comprend qu’il y a un problème, mais je détourne son attention en lui signalant que l’épicerie ferme bientôt. Il file. Ma porte se referme. Je m’effondre au sol.

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