Rendez-vous avec la mort

Chapitre 9 — RALM

Avertissement de contenu : crise de panique, déréalisation, crise suicidaire

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Ma respiration s’emballe et je sens à peine le coin pourtant douloureux du mur dans mon dos. Mon corps entier se met à trembler et je me replie en boule. Je ne sais combien de temps je reste ainsi. J’ai l’impression de me regarder vriller, de voir mon corps au sol alors que je flotte dans les airs. Je n’ai plus le contrôle de mon corps. Je n’arrive pas à respirer. J’ai peur. Mais je ne peux pas mourir, là, ce soir. Je le sais.

Quand je reviens totalement à moi, la nuit est complète et mon studio entièrement plongé dans le noir. La lueur orangée d’un lampadaire projette des ombres monstrueuses dans la pièce et m’éclaire dans un spectacle sordide. Je me redresse péniblement. La plupart de mes articulations sont ankylosées. En tâtonnant, je trouve l’interrupteur de la lumière et la brutalité de cette dernière me pousse à cligner des yeux plusieurs fois. Des points noirs dansent dans la périphérie de mon champ de vision. Cela n’a rien d’agréable.

Je regarde l’assiette vide de sablés, mes affaires abandonnées, les verres en vrac. Il faudrait que je me fasse à manger. Tournant le dos à l’espace cuisine, je déplie mon canapé-lit, sors ma literie et enfile rapidement mon pyjama. Je ne pourrai rien avaler. Autant ne rien gâcher. Une fois prête et mes volets fermés, j’éteins de nouveau la lumière. Plongée dans les ténèbres, je garde pourtant les yeux grands ouverts. Je ne me convaincs pas de les fermer. Qu’est-ce que je vais faire ? Est-ce qu’il faut que je rentre à la maison ? Ma mère mourrait d’inquiétude si j’agissais ainsi.

Le lendemain matin, je ne bouge pas. Mon ventre proteste, ma vessie aussi, mais je n’arrive pas à me lever. Tant pis pour les cours. La pharmacie Destilleuls de mon rêve est devenue une épicerie. Je meurs de l’intérieur. Et si je me tuais tout de suite ? Est-ce que cela ne me soulagerait pas de tout ça ? Brusquement, je me redresse et me précipite dans ma cuisine pour ouvrir un tiroir. J’interromps mon geste. Les rêves sont là. Ça veut certainement dire que je vais rater mon coup. Est-ce que j’ai vraiment envie de m’infliger autant de souffrance, pour échouer et finir tout de même par mourir comme mon rêve me le prédit ? Soigneusement, je referme le tiroir. Un tour aux toilettes et je suis de retour dans mon lit.

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Mon téléphone vibre, mais je n’y touche pas. Cela fait plusieurs jours qu’ainsi enfermée, je regarde le monde bouger sans moi. Mon estomac crie famine, mais je l’ignore. Je me force à boire, aller aux toilettes, je retourne dans mon lit. De temps en temps, je dors et cauchemarde. Toujours la même chose. Puis je me réveille et le cauchemar continue. Je n’arrive pas à bouger. J’ai peur de sortir. Je ne veux pas que le temps avance. Je me suis fait un ami. Pourquoi ? Je n’aurais pas dû. Jonas souffrira à ma mort, maintenant.

La lumière de l’extérieur va et vient au rythme du soleil. Mon téléphone s’est déchargé et je n’ai presque plus de papiers toilette. Je sais que l’échéance de mon isolement approche. Mais je reste immobile.

Soudain, des coups retentissent contre ma porte. Je sursaute et la regarde d’un air ahuri. Est-ce une hallucination ?

— Alexandra, ouvre-moi !

La voix de Jonas est bien réelle et il tambourine contre ma porte. Péniblement, je me redresse. Je me sens vide et sans énergie. Je me sens sale. Il est venu jusqu’à moi. Pourquoi ? Avec timidité, j’ouvre pour découvrir un Jonas paniqué. Son regard s’éclaire de soulagement quand il me voit, puis il m’adresse une grimace de dégoût.

— Alex, tu pues… Va prendre une douche !

— Je…

Je suis trop abasourdie pour bouger. Il m’attrape par les épaules et me secoue très légèrement.

— Je me suis fait un sang d’encre, bon sang. Aller, va sous la douche !

Jonas me pousse à l’intérieur de mon propre appartement puis jusqu’à ma salle de bain. Je me laisse faire comme une poupée. Son inquiétude est trop latente. Quelle est cette drôle de sensation dans mon cœur ? Je me force à me déshabiller et mettre mon pyjama au sale, tandis qu’il s’agite dans la pièce à côté. J’entends le bruit de placard qui s’ouvre et se ferme, puis les grommellements de mon ami. Alors que je m’apprête à faire couler l’eau, il élève la voix.

— Alex, tu n’as plus rien, je prends tes clés, je vais faire des petites courses et je reviens. Continue à te préparer.

Je ne dis rien et il ne paraît pas vouloir de réponse, car, bien vite, la porte d’entrée claque. L’eau chaude me fait un bien fou et pour la première fois depuis… Combien de temps s’est écoulé ? Peu importe, je prends conscience de mon état. J’ai la sensation que mon estomac essaie de s’autodigérer, je sens terriblement mauvais et, malgré mon immobilité ou à cause d’elle, mon corps est perclus de courbatures. Je suis un désastre humain.

Quand Jonas revient, je suis habillée et je sèche mes cheveux avec attention. Il pose les courses sur la table, avant de me prendre et de me serrer dans ses bras. Un hoquet de stupeur m’échappe. Personne ne m’a tenu ainsi en dehors de ma mère. Ne pouvant interpréter correctement ma réaction, il s’éloigne et s’excuse.

— Non… Je…

Ma voix se brise. Cela fait trop longtemps que je ne l’ai pas utilisée. Je me racle la gorge et déglutis.

— Ce n’est pas grave. Ça me fait… plaisir ?

L’interrogation est perceptible, mais je crois qu’il le met sur le compte d’une de mes étrangetés. Il me sourit et commence à s’activer.

— Je ne sais pas depuis combien de temps tu n’as pas mangé, donc j’ai pris de la soupe, entre autres choses. Ça sera plus facile à avaler qu’un repas solide.

Mon Dieu, mais qui est cet homme et qui me l’a envoyé ? Une telle bonté existe-t-elle vraiment ? Je fonds en larmes sous ses yeux ébahis. Il s’interrompt dans ses préparations et panique.

— Tu n’aimes pas la soupe ? On peut faire autre chose. Ce n’est pas grave, tu sais ? On n’a jamais parlé nourriture, c’est évident que j’allais me planter.

Je secoue la tête et finis par réclamer un autre câlin qu’il me donne sans comprendre. L’une de ses mains me tapote maladroitement la tête. Quand mes larmes s’assèchent. Je me recule et frotte mes yeux pour éliminer les derniers reliquats. Jonas me tend un mouchoir et je m’en sers bruyamment.

— Merci… C’est juste… Je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un d’autre que ma mère se soucie de moi.

— Tu es très isolée… C’est vrai.

Il se remet à préparer le repas. Je sens qu’il a besoin de s’occuper les mains autant que l’esprit. Peut-être meurt-il d’envie de me poser des questions sur ma brusque disparition ? Je reste debout, empotée, à l’observer s’approprier mon petit espace. Si je savais quoi faire de moi, je bougerais.

— Eh donc… Tu veux parler ?

La curiosité de Jonas l’a finalement assez dévoré pour qu’il pose la question fatidique. Mes mains s’amusent à tricoter une écharpe invisible et je me dépêche de mettre mon portable en charge. Si ma mère a essayé de m’appeler et que je n’ai pas répondu, c’est la fin des haricots…

— Je… Je suis restée absente combien de temps ?

Cette question me paraît essentielle avant de déterminer quoi lui dire. Il s’interrompt brusquement et me regarde avec incrédulité, le temps de se rendre compte que ma question est sincère.

— Depuis que je suis venu, deux semaines se sont écoulées, Alex.

Je blanchis et observe la pitié emplir son regard à mesure que la réalisation me frappe. Ma mère va être furieuse… Mais je ne peux pas l’appeler tant qu’il est là. Je rallume bien vite mon téléphone et constate que Jonas a tenté de me contacter par divers biais. J’ai aussi des e-mails de l’université. Ma mère a appelé plusieurs fois et envoyé des SMS inquiets. Le dernier m’informe que si elle n’a pas de réponse, elle prendra la voiture pour venir me voir le lendemain. Je me hâte de lui répondre que je l’appellerai plus tard. Je reçois alors un e-mail. Mon doigt balaie rapidement la notification : c’est Guillaume. L’objet me fige. « Je suis inquiet » me brûle les yeux. Je n’ai pas réalisé que nous nous étions autant rapprochés. Contrairement à ma mère, je choisis de lui répondre plus tard. Mes réponses à ses e-mails sont un moment privilégié que j’aime passer seule, avec un bon thé.

— C’est compliqué, Jonas.

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