Rendez-vous avec la mort

Epilogue — RALM

Il ne pleut pas. En cette fin de novembre 2014, le temps est froid, mais clair.

— Dommage, tout ça n’est pas très cliché.

— Tu es bien assez cliché pour le monde, Thaïs.

En marge de l’enterrement, Anura Raj et Thaïs Trevisani observent son déroulement. L’un possède une carrure large et semble toucher le ciel par sa taille. Il coiffe ses cheveux bruns en arrière, les faisant tenir grâce à du gel. On peut d’ailleurs déceler chez lui une volonté de ressembler à un inspecteur issu d’un vieux film. Pour compléter cette image, il porte un costume gris, tiré à quatre épingles, et un long manteau beige. Observant la scène de loin, les yeux plissés, il allume une cigarette et tire dessus.

— Qu’est-ce qu’on a, Anura ?

Cette dernière paraît petite à côté de son collègue. Et pourtant, elle dépasse la moyenne féminine. Son apparence est bien plus détendue : pantalon noir et pull léger beige. À croire qu’elle ne ressent jamais le froid. Ses cheveux noirs, mi-longs, sont attachés dans une superbe natte qui fait des envieux. Son regard scanne les présents à l’enterrement et elle interrompt sa mélopée. Dans un mouvement d’épaule désinvolte, elle entreprend de répondre à Thaïs :

— La femme aux cheveux courts, c’est la mère : Cassandre Levasseur. La quarantaine, traductrice freelance. Elle vit dans une autre ville et ne se trouvait pas sur place quand le crime a été commis et, en plus, elle a passé la soirée avec une amie. Au demeurant, elle adore sa fille, donc je la vois mal être ciblée pour une possession du genre.

Anura plisse le regard et reprend ses murmures. Son regard ne scille pas, tandis qu’elle le braque sur Cassandre. Au bout d’une minute, elle confirme :

— Non, rien sur elle.

Thaïs hoche la tête avant d’exhaler la fumée mortelle qui lui détruit lentement les poumons. Comme il ne commente pas, Anura se décide à poursuivre :

— Le jeune homme typé arabe, c’est son copain : Guillaume. Ils devaient passer le week-end ensemble chez elle et il l’attendait dans son appartement au moment du meurtre.

— Pas d’alibi ? demande Thaïs avec intérêt.

— Non, mais la police n’a pas retrouvé de traces de poudre sur ses doigts et il n’aurait jamais eu le temps de faire disparaître les vestiges de son crime avant son arrivée. En plus, ni lui ni Alexandra ne possédaient d’arme. Et je pourrais m’épargner tout ce discours en te signalant qu’il est sous mes yeux et que je le saurais s’il avait été possédé. Je l’ai déjà analysé.

Thaïs soupire et tapote la cigarette sur une tombe proche pour décrocher la cendre.

— Arrête ça ! s’énerve Anura. C’est très irrespectueux !

L’homme se passe une main dans les cheveux et grimace :

— Pardon.

— Ce n’est pas à moi que tu dois t’excuser, répond-elle avec humeur.

Il lui adresse un pauvre sourire et attend qu’elle veuille bien reprendre son discours :

— Ah… Jean Bonnet, l’imbécile avec qui j’ai dû prétendre avoir une relation. Il a trouvé le corps avec sa conquête du moment, Sandra Jolley. J’aurais adoré que ce soit lui, vu son attitude envers Alexandra, mais non…

— Pourquoi ?

— Il a passé l’après-midi avec Mme Jolley. Même pas besoin de faire un scan sur lui…

Thaïs penche la tête sur le côté, tandis que de la fumée sort de sa bouche. Légèrement irrité, il lui demande :

— Tu fais exprès de me donner tous ceux qui sont innocents en premier pour le suspens ?

Le sourire d’Anura devient moqueur. Peut-être même se venge-t-elle à sa manière pour l’attitude trop relâchée de son collègue et ami.

— Le dernier, c’est André Billot, le propriétaire de l’épicerie à l’angle de la rue. Je ne sais pas ce qu’il fait là. Il n’a rien à voir avec les faits et je n’aurais pas pensé qu’il serait aussi attaché à la petite. Je l’ai vérifié hier, en faisant un détour sur les lieux, ce n’est pas lui.

Elle s’arrête de nouveau, toujours armée de son sourire en coin. Thaïs s’impatiente donc :

— C’est tout ? Pas d’autres familles ? Pas d’amis ?

— Son père a émigré aux États-Unis après avoir divorcé et sa sœur est partie suivre des études en Italie, pour finir par s’y marier. La victime n’a plus de relation avec eux depuis ses dix-sept ans environ.

Les deux soupirent de concert, mais c’est Thaïs qui choisit de formaliser leurs pensées :

— Comme beaucoup des rêveureuses, elle s’est retrouvée très isolée. De fait, je suppose que ses amis se comptent sur les doigts d’une main. Je regrette de ne pas avoir réussi à lui parler quand elle était plus jeune… Ses parents étaient trop obtus. Rien ne peut nous mettre sur la piste de son meurtrier ?

— Sa mère et Monsieur Billot se sont étonnés de l’absence d’un certain Jonas Stennier. Il est apparemment injoignable depuis les faits… Monsieur Tavernier n’a pas eu l’air réjoui quand la police lui en a parlé, mais il a confirmé du bout des lèvres qu’il faisait partie des proches d’Alexandra. Je me suis renseignée entre temps et le jeune homme a commencé à s’éloigner d’elle en septembre. Des rumeurs courent qu’il aurait déclaré son amour à Monsieur Tavernier, deux ans plus tôt… Il ne s’est pas présenté au commissariat.

Un sourire carnassier étire les lèvres de Thaïs.

— Il semblerait que nous ayons notre coupable. La police aura certainement demandé un mandat pour fouiller l’appartement. Le Bureau nous fera passer officiellement sur l’affaire dans quelques jours. C’est plus simple dans les pays avec des organes fédéraux quand même… Jonas doit tout juste redescendre suite à la possession et ne rien comprendre à ce qui lui est arrivé. Il faut vite le retrouver et que tu t’occupes de lui.

Anura croisa les bras.

— Ouais, enfin, n’oublie pas que les envies de meurtres viennent de lui, pas de l’esprit. Il doit être jugé.

— Et il le sera, c’est notre devoir, confirma Thaïs. Mais on doit s’occuper de mettre un terme à sa possession si ce n’est pas déjà le cas. Je vais demander au Bureau d’envoyer une équipe fouiller de nouveau l’appartement de la victime et les alentours. Sait-on jamais ?

Les deux sorcerières s’éloignent. Jonas est leur cible désormais.

FIN

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