Le diable au cœur

Le diable au cœur — chapitre 1

Je ne travaillais pas encore dans une boulangerie à l’époque. À vrai dire, je n’étais même pas mariée à un boulanger. Je n’étais qu’une jeune femme encore innocente qui ne connaissait rien à la vie ni aux sentiments. Quand j’y repense, il lui a été si simple de s’introduire dans ma vie et mon cœur.

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J’avais seize ans à l’époque. Fille de chapelier, je travaillais à la boutique de père pour aider ma famille. Ce jour-là, l’on m’avait envoyé livrer un produit chez une noble dame. J’étais en retard par rapport à l’horaire prévu. Pour une raison mystérieuse, un chaos sans nom régnait en ville et j’avais dû faire des détours aussi interminables qu’inimaginables pour me rendre jusqu’à la belle demeure dans les quartiers riches.

Je soufflais un instant devant la porte et pris le temps de remettre mes cheveux en place. Ensuite, je vérifiais que le chapeau n’avait pas été abîmé durant le trajet et que sa présentation était toujours parfaite dans la boite que je tenais.

Me sentant observée, j’élevais mon regard pour voir une silhouette masculine qui regardait par la fenêtre du premier étage. Je ne distinguais pas grand-chose de plus vu nos positions respectives mais je fis une moue. J’espérais fortement qu’il ne s’agissait pas du mari de cette dame. Je risquais peut-être des problèmes sinon. Père serait furieux.

Me reprenant, je toquais à la porte. Un serviteur m’ouvrit et me demanda ce que je venais faire là.

— Je livre un achat fait à la boutique Lennon.

Il hocha la tête, averti de la chose.

— Vous êtes en retard.

Piquant du nez, je ne répondis pas. J’étais bien assez gênée de ce retard, je n’avais pas besoin qu’un domestique me fasse la morale. Sa maîtresse serait largement suffisante.

Il me fit alors monter à l’étage et m’introduisit dans un petit salon où deux personnes conversaient.

— La chapelière, madame.

Je m’inclinais immédiatement dans une marque de révérence. Nous n’avions pas du tout le même rang.

— Ne faites pas ça, petite sotte, vous risquez d’abîmer mon chapeau. Si ça devait s’avérer être le cas, vous auriez à me rembourser la somme. Entre ça et votre retard.

Je rougissais de honte et, bien que je me sois redressée selon ses indications, je gardais la tête baissée.

— Pardon, c’est l’enfer en ville, j’ai dû faire des pieds et des mains pour arriver ici, bafouillais-je avec honte.

— Je me moque de vos excuses, il fallait partir plus tôt.

— Allons, ma chère. La petite est encore essoufflée par son trajet et je suis sûr qu’elle a pris grand soin de votre achat. Pourquoi ne pas vous montrer clémente ?

La voix du dernier intervenant était chaude, veloutée et grave. Je relevais timidement la tête vers mon sauveur pour découvrir un homme à la longue chevelure brune et aux yeux sombres. Il me fixait avec un demi-sourire amusé et je fus certaine que mes rougeurs augmentaient encore. Je ne me souvenais pas avoir vu gentilhomme plus élégant et plus distingué avant.

La dame changea du tout au tout après avoir entendu ces paroles. Faisant de grands mouvements d’éventails, elle minauda sa réponse.

— Ah, mon cher Enoc, vous êtes toujours si agréable en présence de jeunes et fraîches créatures. Dois-je m’inquiéter d’avoir perdu votre intérêt ?

— Voyons, ma chère Éléonore, je n’ai d’yeux que pour vous. Vous le savez.

Il s’était rapproché d’elle et lui faisait un baisemain. Mortifiée d’assister à une telle scène, je toussais discrètement pour leur rappeler ma présence dans la pièce.

La dame sembla revenir à elle et m’adressa un regard plein de dédain.

— Posez-le sur cette table-là et partez. N’espérez pas de pourboire, fit-elle tout en me montra un petit guéridon qui trônait non loin d’une fenêtre.

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Et, l’homme, Enoc, avait d’ailleurs repris sa place d’observateur à cette fameuse fenêtre. Je m’approchais et déposais rapidement le colis sans oser lui jeter un œil avant de m’enfuir aussi vite que la politesse me l’autorisait de la pièce. Pourtant, alors même que j’étais de retour chez moi, je sentais encore le regard sombre sur moi et son sourire moqueur.

Le lendemain, j’étais occupé à épingler un accessoire sur le chapeau d’une cliente quand il entra.

— Bonjour.

Reconnaissant sa voix, je sursautai et me piquai le doigt par la même occasion.

— Aie !

Voyant l’air mécontent de la cliente, mon père m’arracha le chapeau des mains.

— Petite idiote, j’espère pour toi que tu ne l’as pas taché de sang !

De nouveau, je piquais du nez. Pourquoi fallait-il que je me ridiculise à chaque fois que je croisais cet homme ? Et pourquoi cela m’importait-il ? Du coin de l’œil, je vis son sourire moqueur alors qu’il examinait un chapeau. Mon père, n’appréciant pas mon inactivité, me houspilla de nouveau pour que je m’occupe de lui.

Sans raison compréhensible, mon cœur s’affola et mes mains devinrent moites alors que je m’approchais de lui.

— Bonjour, monsieur, que désirez-vous ?

Il me considéra avec un léger sourire, semblant hésiter sur une réponse que je ne pouvais imaginer, avant de se reprendre et de répondre.

— Il me faut un chapeau pour la réception de dame Éléonore.

— Je vous conseille donc d’éviter ce feutre, monsieur, il est trop simple et convient mieux en journée, pour la soirée, un haut-de-forme paraît plus approprié.

Prise dans mon discours commercial, je réussis à retrouver un certain calme. Finalement, son achat se déroula bien. Il ne chercha pas plus à me mettre mal à l’aise.

— J’aimerais que vous veniez me livrer mon chapeau vous-même.

J’avais parlé trop vite et sa remarque me fit d’ailleurs sursauter une nouvelle fois. Prise au dépourvu, je ne sus quoi répondre et c’est mon père qui intervint pour répondre que je m’y rendrais avec plaisir tout en demandant l’adresse de l’homme d’un ton mielleux. Je frissonnais alors que les yeux d’Enoc glissaient sur moi une dernière fois avant de partir. J’avais comme l’impression qu’il comptait me manger toute crue.

Je passais ainsi le reste de l’après-midi à enchaîner les maladresses, incapable de me concentrer sur mon travail alors que je redoutais de me retrouver seule chez l’homme. Si bien que mon père me fit quitter la boutique en pestant que je dérangeais les clients avec mon attitude à la limite de la stupidité profonde.

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Il ne revint me voir que plus tard, une poignée d’heures avant le coucher du soleil, pour me donner ma livraison. J’étais face à l’échéance, je n’avais pas d’autres choix. La soirée de dame Éléonore avait lieu le soir même et je ne pouvais laisser notre client sans couvre-chef au risque de provoquer son mécontentement et, par extension, la fureur de mon père.

Le chaos en ville ne s’était pas calmé, au contraire, il semblait avoir empiré et c’est tremblante et essoufflée que j’arrivais devant sa porte, hésitant plus à toquer que la fois précédente. Soudain, alors même que j’envisageais de poser le colis devant la porte et de m’enfuir, un serviteur l’ouvrit.

— Vous êtes attendue, mademoiselle.

Bafouillant des excuses pour je ne sais quelles raisons, j’entrais à sa suite et me laissais conduire jusqu’à un salon. Je ne pouvais plus reculer désormais.

— Ah, vous voilà.

— Bon…jour. Votre chapeau…

— Posez-le là, fit-il d’un ton négligent.

Étonnée, je fis ce qu’il me dit. J’allais me retirer pour le laisser se préparer quand il me retint.

— Vous me laissez déjà ? Après tout le mal que j’ai eu à nous arranger un moment seul ensemble ?

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