Le diable au cœur

Le diable au cœur — chapitre 2

Ce n’est pourtant pas ce soir-là que je flanchais. Malgré mon incapacité à aligner deux mots en sa présence, j’avais réussi à prononcer une bouillie de mots qui, une fois remis dans le bon ordre, auraient dû être un retrait poli, additionnée à l’excuse d’une famille qui m’attendait. Visiblement, il avait compris mieux que moi ce que je comptais dire car il afficha encore une fois son éternel sourire moqueur avant de me laisser me retirer sans plus insister. Je me souviens avoir été surprise… et un peu déçue.

Sur le coup, je n’avais pas compris ce sentiment de déception, ça n’était venu qu’avec le recul : un gentilhomme, visiblement de haut rang, avait posé le regard sur moi, vu autre chose que la petite chapelière en devenir et m’avait courtisée. Je m’étais sentie flattée. J’avais déjà perdu un combat ce jour-là, sans même savoir qu’une guerre pour mon cœur venait de commencer.

Pendant un an, je ne l’avais pas revu, si bien qu’il m’était un peu sorti de la tête. Les commandes s’enchaînaient à la boutique et mon père négociait un mariage entre le fils héritier d’un autre chapelier et moi-même. Je n’étais pas amoureuse du garçon. Après tout, je ne le connaissais même pas. Mais, dans notre milieu, il était régulier de procéder ainsi afin de créer des alliances entre les familles et augmenter leurs richesses communes. Ce genre de pratiques n’était pas seulement réservé à la noblesse. Toute famille désirant s’élever au sein de la bourgeoisie s’y attachait. Je ressentais une petite pointe au cœur en m’imaginant passer ma vie au côté d’un homme que je n’aimais pas mais je ne l’expliquais pas bien. Comme mon père me le répétait si bien, les affaires marcheraient d’autant mieux et j’épouserais un bon parti. Je ne pouvais donc qu’être heureuse.

Inconsciemment, je savais que je ne l’étais pas mais impossible de mettre des mots sur la sensation qui m’étreignait. Alors je tentais de me convaincre : peut-être était-il beau, affectueux, charmant ? Peut-être tomberais-je amoureuse de lui ? Peut-être notre vie à deux puis avec nos enfants m’apporterait-elle vraiment le bonheur ?

C’est là que je le vis pour la seconde fois. Il passa la porte de la boutique en compagnie d’une dame d’une beauté… Elle était resplendissante et semblait pareille à un brasier dans sa robe vermillon et avec ses cheveux de feu. Je n’avais pas vu de chevelure rousse plus magnifique. Sans que je ne contrôle rien, la jalousie me prit et je désirais être cette femme. Ce n’était pas tant pour sa beauté que pour le regard possessif qu’il posait sur elle. Je voulais qu’il pose le même sur moi.

— C’est fou, cette circulation, dit-elle alors à ma mère qui s’était avancée pour les servir. Venir jusqu’à vous s’est révélé presque impossible. J’ai failli renoncer.

— Mais je n’aurais pas renoncé, moi…

Je me figeais en l’entendant. Sa voix avait toujours ce timbre velouté qui me donnait envie de fondre. On aurait dit du chocolat.

— Il n’y a pas meilleure boutique pour votre cadeau d’anniversaire. Vous méritez ce qu’il y a de mieux.

Tandis qu’elle rougissait et que ma mère se fendait en remerciements face au compliment, je les regardais de loin alors que j’arrangeais des chapeaux. Et je me figeais de nouveau. Il me regardait encore, cet air un peu moqueur et ce sourire en coin toujours accroché au visage. Il était toujours aussi beau. Je rougis une fois de plus et il m’adressa un clin d’œil qui passa inaperçu avant de reporter son attention sur les deux femmes qui discutaient modèles de chapeau.

— Nous vous le livrerons ce soir, si cela vous convient, finit par déclarer ma mère qui était aux anges.

— Ça sera parfait, répondit Mlle Rousse, dont l’air rivalisait avec celui de ma mère.

Enoc les regardait avec un air indulgent. Puis, alors qu’il payait, il demanda comment marchaient les affaires.

— Oh, ça va. La boutique marche bien et nous sommes en train de préparer le mariage de notre fille.

— Un mariage ? C’est toujours un grand moment ! ajouta Mlle Rousse.

— Oui, surtout que le fiancé est l’héritier d’une chapellerie dans un autre quartier. Nous devrions augmenter notre chiffre d’affaires ainsi et nos petits-enfants devraient hériter d’une affaire florissante.

Discrètement, je ne pus m’empêcher de les regarder, surtout lui, afin de voir leurs visages. Ma mère et l’amante d’Enoc étaient en train de babiller et je voyais les coups d’œil que Mlle Rousse lançait au gentilhomme. Elle espérait de toute évidence qu’il lui fasse une demande similaire. Lui était plus raide qu’avant et son visage était dépourvu de toute expression. J’en étais surprise et me demandais ce qu’il pouvait bien penser quand il me lança un regard. Cela me laissa chancelante. Il semblait mécontent et… possessif ? Ce regard qu’il jetait à Mlle Rousse tout à l’heure, cela y ressemblait. Sauf qu’il était ici dépourvu de la douceur que j’y avais vue. Rouge de honte à cette idée, je disparus dans l’arrière-boutique.

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Plus tard, ma mère vint me voir.

— Il faudra que tu passes chez sieur Enoc demain. Il a dit que l’un de ses chapeaux avait besoin de réparation mineure mais qu’il n’aurait pas le temps de l’apporter. Je l’ai assuré que tu pourrais t’en charger.

— D’a… d’accord.

J’allais encore me retrouver seule avec lui. Sauf que je serais obligée de rester le temps d’avoir achevé les réparations et qu’il m’avait lancé ce regard. Si dilemme il y avait, j’aurais été incapable de trancher entre les deux options qui me torturaient. Mais dilemme il n’y avait pas : je m’occupais habituellement de faire les déplacements chez les clients et ma mère avait décrété que j’irais. Je n’avais donc pas le choix.

— Et ce soir, tu apporteras son chapeau chez dame Elisabeth.

— Dame Elisabeth ?

Cela ne me disait rien.

— La dame qui était avec sieur Enoc ce matin.

— Ah…

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J’avais une forte impression de déjà-vu en arrivant devant la porte de Mlle Rousse qui se révélait s’appeler dame Elisabeth. Mais, cette fois-ci, j’avais prévu le coup. Je n’étais pas en retard et je n’étais pas essoufflée. Dans un coin de ma tête, je notais vaguement qu’il était incroyable que la ville s’emballe ainsi, sans raison apparente, tandis que le domestique me faisait entrer et me guidait jusqu’à un salon. Je m’attendais à y trouver dame Elisabeth mais il n’y avait qu’Enoc. Je m’inclinais en une révérence bancale, maudissant ma chance.

— Dame Elisabeth n’est momentanément pas disponible, je me charge de récupérer sa commande, crut-il bon de préciser tout en me dévisageant.

Je lui tendais la boite, me préparant à fuir, et il me la prit avant de la poser à côté de lui. Pressée de ne plus être en sa présence, je commençais déjà à reculer quand il reprit la parole.

— Vous allez vous marier donc…

— Oui mais pas tout de suite… D’ici… un an, je pense.

Je ne savais pas ce qu’il m’avait pris. Il fallait bien que je lui réponde non ? Mais quel besoin avais-je eu de préciser que ce n’était pas pour tout de suite. Il avait d’ailleurs l’air surpris de m’entendre parler autant. Un sourire finit par s’étendre lentement sur son visage et il se rapprocha de moi.

— Et comment est-il l’heureux élu ?

— Je… je ne sais pas. Je… je ne l’ai p-pas encore rencontré.

Et je me remettais à bafouiller alors qu’il envahissait mon espace personnel.

— Oh… C’est un mariage arrangé.

Peu sûre de mes réactions, je me contentais de hocher la tête.

— Et vous avez déjà rencontré des hommes avant… votre futur mari ?

L’hésitation dans sa voix avant de parler de mon époux avait été calculée. Je pouvais le sentir même si je n’en comprenais pas la raison. Cette fois-ci, je secouais la tête en signe de négation.

— Sauf vous, lâchais-je brusquement.

Puis je reculais brusquement en rougissant. Je ne savais absolument pas d’où cela sortait. J’avais l’impression que quelqu’un d’autre parlait à ma place. Je n’étais pas du genre à me faire remarquer ainsi d’habitude. Alors pourquoi avais-je besoin que lui me remarque ?

Malheureusement, avant que je n’aie pu fuir, il m’attrapa par le bras et me rapprocha de lui. Son visage avait repris cet air moqueur qu’il affectionnait et qui lui allait si bien. Je le vis s’approcher encore un peu plus de moi et j’étais presque sûre que je n’avais jamais été aussi rouge de ma vie. Il allait m’embrasser pas vrai ? Il allait me voler un baiser dans le salon de sa maîtresse alors que j’étais promise à un autre. J’en étais sûre. Et mon cœur battait si vite que j’avais l’impression que j’allais exploser. En avais-je envie ? Je n’en étais pas sûre.

Pourtant ses lèvres se posèrent sagement sur mon front et il me relâcha. Malgré l’intimité sans équivoque du geste, je me sentais incroyablement déçue. Il dut le remarquer car il eut un petit rire.

— Rentrez chez vous.

Et il me lâcha.

Et je m’enfuis.

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