Le diable au cœur

Le diable au cœur — chapitre 5

Assise à table, je regardais le chapon aux herbes apporté par ma mère en tentant de limiter la révulsion qui me prenait. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il m’arrivait mais, en ce moment, la nourriture me dégoûtait. Jusqu’ici, j’avais réussi à cacher cela à mon entourage. Mais ils commençaient à remarquer certains changements dans mes goûts. Même si l’on m’avait appris à ne pas faire ma difficile, j’avais mes préférences et ces dernières changeaient lentement. La semaine dernière, ils m’avaient regardée avec surprise alors que je déclarais le poisson délicieux. Mais il l’était pourtant. Cela ne faisait que deux semaines que je me sentais ainsi barbouillée mais, doucement, l’inquiétude me gagnait. Peut-être était-il temps que je demande à aller voir un guérisseur.

Ma mère me tendit alors un verre d’hypocras et je frémis. Prise d’un haut-le-cœur irrépressible, je me précipitais jusqu’à mon cabinet d’aisances et vomit. Ma mère, inquiète, vint me rejoindre et devina que quelque chose n’allait pas. Après avoir envoyé notre employée chercher un médecin, elle m’ordonna d’un ton sévère de passer des vêtements plus légers et de me mettre au lit. Après tout, si j’étais malade, je devais me reposer.

Cela ne m’enchantait pas. Aujourd’hui, j’étais censée livrer un chapeau à Enoc et c’était l’occasion de passer un moment en sa compagnie. Il nous était toujours compliqué de nous retrouver mais, au cours de l’année passée, j’avais réussi à trouver des excuses pour m’absenter et il avait acheté une quantité astronomique de chapeau. Ma mère se moquait gentiment de lui, arguant que personne n’avait besoin d’autant de chapeau et qu’il s’était fait notre bienfaiteur. Il lui répondait toujours par un sourire fin et un trait d’esprit qui lui tirait des rires. Je doutais pourtant qu’elle aurait été aussi joyeuse si elle avait su.

Je devais donc le voir. Sans compter qu’il avait une nouvelle à m’annoncer. Malheureusement, il n’avait pas précisé le sujet et je ne pouvais m’empêcher d’être curieuse et un peu inquiète. Ma soudaine faiblesse et la venue du guérisseur compromettaient fortement notre rendez-vous.

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Bientôt un guérisseur de l’Église de la Lumière arriva, précédé de mon père. L’Église de la Lumière… Entre toutes les Églises, il avait fallu que ce soit celle-là. Ils étaient plus connus pour leur dureté et leur intransigeance. Je supposais qu’il avait dû renvoyer notre employée tenir la boutique afin de prendre le relais. Pourtant, c’est un regard bienveillant qu’il posa sur moi et cela me rassurant un peu. Tentant de me convaincre, je me répétais, telle une litanie, qu’il allait me guérir et que je n’avais pas à m’inquiéter. D’une voix profonde et apaisante, il demanda à mes parents de quitter la pièce. Une fois qu’ils furent dehors, il déposa son bâton et s’approcha de mon lit.

— Alors, jeune demoiselle, que vous arrive-t-il ?

— Je vomis, répliquais-je timidement.

Je n’avais pas été habituée à me plaindre ou à parler de mes problèmes, sans compter qu’il semblait plus doux que l’image du prêtre que j’avais en tête. Aussi n’étais-je pas certaine de ce que je pouvais bien lui dire.

— C’est votre seul symptôme ? Demanda-t-il

— Je pense…

— Mais vous n’êtes pas sûre, n’est-ce pas ? Je vais vous lancer un sort de diagnostic, il devrait nous en apprendre plus.

Tout en parlant, il me souriait gentiment et remonta les manches de sa robe avec des gestes délicats mais fermes. Je sentais chez lui une volonté d’être rassurant et protecteur, il cherchait à inspirer la confiance. Je lui en étais reconnaissante.

Il leva ses mains au-dessus de mon torse et murmura des paroles dans un langage qui ne m’était pas familier. Ses mains s’illuminèrent d’une lueur dorée fascinante tandis qu’il les faisait passer au-dessus de mon torse, de haut en bas. Il se focalisa rapidement sur mon ventre et la lumière émise par ses mains sembla se faire plus forte. Puis elle disparut tandis qu’il fronçait les sourcils. Aussitôt, l’angoisse me saisit et mes mains se crispèrent sur les draps. Notant mon geste, il reporta ses yeux sur moi et son regard sembla s’adoucir. Puis il redevint dur et je manquais de flancher.

— Vous n’êtes pas mariée, n’est-ce pas ?

— Je suis fiancée.

Il considéra ma réponse un instant, son regard devenant plus neutre, avant de reprendre.

— Êtes-vous… intime avec votre fiancé ?

Je rougis furieusement avant de secouer vigoureusement la tête de droite à gauche tout en me demandant l’intérêt de telles questions. Son regard resta dur mais j’y devinais autre chose, comme de la pitié. Il parut trouver la force de m’adresser un sourire peiné.

— Alors, jeune demoiselle, vous avez un problème : vous êtes enceinte.

Sa voix était ferme, dépourvu de doute. Je restais figée, à le regarder sans comprendre. L’information refusait de faire son chemin jusqu’à ma conscience. Il dut s’en rendre compte car il posa la main sur mon épaule et y exerça une légère pression pour me faire réagir.

— Vous connaissez le père ?

— Ou…oui, bafouillais-je d’un ton éteint.

— Allez le trouver avant que cela ne s’ébruite. Je vais dire à vos parents que vous avez quelques problèmes de digestion et que vous avez besoin de repos pour aujourd’hui. Passez me voir au temple afin que nous parlions un peu plus de cette grossesse, cela nécessite un suivi.

Abattue, je hochais vaguement la tête. Un enfant aurait dû être une bonne nouvelle, c’était une nouvelle génération, un héritier. Mais cet enfant allait détruire plusieurs vie : la mienne et celle de ma famille principalement. Cependant, la famille de mon fiancé serait également humiliée et n’allait pas du tout apprécier les ragots qui allaient se répandre. Mon fiancé n’accepterait jamais de faire semblant d’être le père, il ne pourrait pas rester avec moi, il détestait les gens qui trompaient leurs conjoints. Quand cela se saurait, nos réputations seraient détruites : je serais celle qui trompait, il serait celui qui a été trompé. Pourquoi ce prêtre, qui comprenait visiblement les enjeux derrière mon acte, me parlait-il ainsi ? N’aurait-il pas dû me faire la morale, me traîner en place publique pour que je paye mon acte ? Sa bonté que j’avais sentie plus tôt, n’était-elle pas uniquement adressée aux innocents ?

Il dut voir mon incompréhension quelque part au milieu de la honte et du désespoir que je ressentais, car il reprit :

— Je ne suis pas inquisiteur mais guérisseur. Dieu se chargera de vous juger en temps et en heures.

J’accusais le coup. Ce n’était pas gentil mais c’était juste. Je ne pouvais guère espérer plus vu les circonstances. D’autres n’auraient pas été aussi clément. J’avais l’impression de me trouver face à mon père me grondant quand j’étais petite.

— Je m’appelle Tuam. Venez me voir au temple. répéta-t-il avec un brin de douceur.

Et sur ces derniers mots, il était parti.

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Le lendemain, après avoir longuement insisté auprès de mes parents pour qu’ils me laissent faire mes visites de la veille, j’étais dehors. Tentant de contenir la panique qui ne cessait de grandir en moi, j’effectuais aussi rapidement que la politesse me le permettait mes différentes visites avant de finir par l’hôtel particulier d’Enoc. J’étais fébrile, mes mains étaient moites et l’angoisse me serrait le cœur. J’avais terriblement peur qu’il se contente de me renvoyer chez moi, de me laisser me débrouiller pour passer à la suivante. Pourtant, je ne pouvais faire demi-tour. Il fallait que je lui parle car je ne m’en sortirais pas seule, du moins en étais-je persuadée. Je réussis à toquer à la porte et l’attente fut l’une des plus longues de ma vie. Lorsqu’enfin le serviteur vint ouvrir, je crus défaillir. Il me regarda de haut en bas et avisa la boite dans mes mains.

— Monsieur vous attendait hier.

La phrase me laissa perplexe et me sortit temporairement de mon état instable. Pourquoi ne me faisait-il pas entrer comme à son habitude ? Enoc m’exprimerait bien assez tôt son mécontentement et je pourrais lui expliquer ce qu’il m’était arrivé… et me faire abandonner.

— Je suis là aujourd’hui, me contentais-je de répondre d’un ton que j’espérais ferme.

— Mais Monsieur n’est plus là, lui.

— Pardon ?

Ma voix était montée dans les aigus. Il leva un sourcil et contempla ma surprise du haut de la sienne. Puis, au bout de quelques instants, il poussa un soupir de mécontentement et s’effaça pour que je puisse entrer. Il ne me mena cependant pas dans le salon où j’avais l’habitude de retrouver Enoc mais dans les quartiers des domestiques. Je me retrouvais alors assise tandis qu’il nous préparait du thé. Essayait-il d’adoucir la tempête qu’il sentait en moi ? Ou était-il juste poli ?

— Monsieur avait probablement prévu de vous en parler hier. C’est sûrement pour ça qu’il était si tendu, me dit-il en me tendant une tasse brûlante.

Je la posais, le temps qu’elle refroidisse. La boite contenant le chapeau d’Enoc avait été déposée un peu plus loin, sur un buffet. Tentant de rassembler mon courage, j’ouvris la bouche pour parler. Un son informe en sortit et je dus m’éclaircir la gorge avant de recommencer, la voix tremblante.

— J’ai pourtant besoin de lui parler. Savez-vous quand il rentre ?

— Quand il s’absente, c’est souvent pour plusieurs mois, mademoiselle.

Ce fut comme si un gouffre s’ouvrait sous mes pieds. J’eus l’impression de sombrer et il était heureux que j’eus posé la tasse un peu plus tôt. Ma détresse était palpable. Je n’avais pas quelques mois devant moi, tout juste quelques jours. Le serviteur ne pouvait que le sentir pourtant il se contenta d’un :

— Je crains que, peu importe votre problème, vous ne soyez seule pour le résoudre.

Et il me laissa seule, m’abandonnant à mon sort sans plus s’inquiéter de ce qu’il pouvait bien se passer. D’ailleurs, tandis que je restais immobile, à boire mon thé dans un silence tendu, personne ne vint me déranger. Je supposais qu’on me laissait tout le temps dont j’avais besoin pour me remettre de la nouvelle. Quand je me levais, il reparut avec la bourse qui paierait le chapeau et me reconduisit à la porte. S’il savait que cette bourse m’importait tellement peu, que je préférerais mille fois avoir mon amant avec moi plutôt que d’être payée…

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J’aurais aussi aimé que la circulation soit aussi encombrée qu’elle l’avait été depuis un an mais, en cette journée radieuse, un calme semblait régner dans la cité. Cela ne contribuait certainement pas à améliorer mon humeur, à l’opposé de l’ambiance générale. Je n’avais strictement aucune raison de traîner avant de rentrer. J’allais retrouver mes parents et être bloquée face à la catastrophe qui s’annonçait. Encore une fois, perdue dans mes angoisses, je ne fis pas attention aux rues que j’empruntais.

— Une petite pièce, mademoiselle ?

Je relevais la tête pour découvrir le mendiant qui m’avait adressé la parole et l’endroit où je me trouvais : le temple de la Lumière. Distraitement, je lui tendis une pièce avant de pénétrer dans les lieux saints. Le temple était lumineux, ce qui n’était guère surprenant. Cependant, malgré mon état, je ne pus que m’arrêter pour observer les habiles jeux de lumière qui avait été mis en place. Cependant, je me sentis vite petite, insignifiante, et j’avais la terrible impression que toutes les personnes présentes savaient et me jugeaient. Aussi me renseignais-je auprès du premier prête qui passa et il m’indiqua rapidement où je pourrais trouver le guérisseur Tuam. Je me dépêchais donc de suivre les directions obtenues et fuyais la salle centrale. Quand je trouvais Tuam, il était penché sur le lit d’un malade. Il releva la tête en m’entendant arriver et sembla hésiter un instant avant de me sourire.

— Bonjour mademoiselle. Vous avez pu parler avec le père ?

— Non, parvins-je à dire, la voix étranglée.

— Vous avez encore le temps, vous savez ? Il n’est pas encore trop tard.

Je secouais la tête négativement, les bras serrés contre mon corps et le regard empli de détresse. Il fronça les sourcils et parut réfléchir un instant avant de me faire signe de le suivre jusqu’à une pièce où nous pourrions discuter avec un peu plus d’intimité. Après m’avoir fait m’asseoir, il reprit la parole.

— Dites-moi tout.

— Il… Il est parti. Son serviteur m’a dit que cela pouvait durer des mois…

— Sans vous prévenir ? me demanda Tuam d’un ton surpris.

— Je devais le voir, le jour où vous êtes venu… Il allait probablement me l’annoncer.

— Cela reste très… précipité.

Je secouais la tête une fois de plus.

— Il faisait déjà ça avant… avant que…

— Avant que vous n’entamiez une relation intime, compléta-t-il en sentant que je n’arrivais pas à terminer.

Pour toute réponse, je hochais la tête.

Il s’assit face à moi et se frotta la barbe en signe de réflexion.

— Et votre fiancé ? Existe-t-il une chance qu’il accepte la situation ?

— Aucune, soufflais-je.

Une discussion, que nous avions eue, quelques mois auparavant, me revint en mémoire : c’était au sujet d’un homme qui était réputé pour tromper sa femme. Il avait fortement désapprouvé son comportement et avait affirmé qu’il n’accepterait un tel comportement au sein de sa maisonnée.

— Vous ne pouvez pas rester ici, affirma-t-il d’un ton docte, votre vie ici est ruinée.

— Je sais, murmurais-je, au bord des larmes.

Mais cela restait incroyablement dur à entendre de la bouche d’une autre personne. Ma famille allait certainement me mettre à la porte et je n’avais plus aucune chance de me trouver un époux. Je ne pouvais plus compter sur Enoc vu qu’il n’était pas là.

De nouveau, il se tut, perdu dans ses réflexions. J’étais désolée d’avoir mêlé cet homme à la bonté évidente et à la foi sans faille à mes problèmes. Il me contempla et son regard changea. De la dureté, il passa à la compassion. Alors que je m’apprêtais alors à me lever et prendre congé, il reprit la parole.

— Peut-être… L’un de mes cousins tient une boulangerie à Terrerousse et cherche un vendeur ou une vendeuse pour l’assister. C’est assez loin d’ici mais vous êtes encore en état de voyager. C’est une grande ville. Personne ne se souciera de votre passé, vous pourrez prétendre être la veuve d’un aventurier.

Je me figeais dans mon amorce pour me lever. Se pourrait-il qu’il…? Avait-il vraiment…? L’espoir grandit alors sournoisement dans mon cœur alors même que ma logique m’envoyait des signaux d’alarme désespérés. Si je comprenais bien ce qu’il voulait dire…

— Vous pensez… Votre cousin m’accepterait ?

— Il se moque de ce que vous faites du moment que votre travail est excellent et… vous bénéficiez d’une bonne réputation en ville à ce sujet.

— Mais il ne s’agit que d’une chapellerie, pas d’une boulangerie.

— Il s’agit de vendre.

Je hochais la tête en silence. Il me contempla encore quelques minutes avant de me demander si cela me convenait.

Si je partais, je le faisais comme une voleuse, sans prévenir personne, sans prendre la peine d’expliquer à mes parents ce qu’il m’arrivait et en les laissant imaginer que je fuyais lâchement un mariage. Paradoxalement, l’idée m’était moins dure que s’ils avaient su. J’aurais alors été pire qu’une traînée à leurs yeux. Mon fiancé, Charles, pourrait se relever d’une fiancée en fuite bien plus facilement que d’une fiancée trompeuse.

En fait, mon choix était déjà fait. J’allais partir pour Terrerousse et c’était là-bas que je donnerais naissance à mon fils. C’était mon seul espoir de m’en sortir même si cela voulait dire repartir de zéro et avec un enfant. Pour lui, je devais y croire.

FIN

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